Endroits bizarres 6 – Les villes jumelles au fin fond de la jungle

(L’image ci-haut provient du site acritica.com, ma caméra était décédée lors de ce segment de voyage. Les crédits seront donnés pour chaque photo individuelle, ou alors elles viennent de mon ami Raphaël)

De Iquitos, la sinistre ville au milieu de la jungle péruvienne, Raphaël, Wendy et moi-même embarquons dans un bateau qui nous mène de plus en plus creux dans l’Amazonie. Explorant nos options, on se fait dire qu’on a le choix entre le bateau lent et le bateau rapide.

Le bateau lent est une vieille bicoque rouillée, remplie à ras bord de gens, de sacs de jute, de boîtes et parfois d’animaux, et qui part pas sur horaire établi (“No sé… talvez mañana, talvez después de dos o tres dias” “Merveilleux…”), et personne semble être véritablement en charge ou savoir comment ça coûte, mais le speedboat a un petit bureau où ils vendent des billets, oui oui, avec une commis avec une chemise repassée et un ordinateur et un prix fixe, comme dans un pays normal. En plus il couvre la distance jusqu’à la triple frontière en cinq heures, au lieu de “Peu importe combien de temps le capitaine veut arrêter à chaque esti de petit village sur pilotis en chemin”. Le choix est facile, et c’est pas comme si les options de faire ça rough vont manquer plus tard.

Arrivés au minuscule bled de Santa Rosa, on se fait étamper par un douanier péruvien, avant d’embarquer dans une chaloupe qui traverse la vaste étendue du Fleuve Amazonien. Raph fait son pouceux et essaie de culpabiliser le gars qui nous charge l’équivalent de deux piasses chacun, en vain. “En France, il y a l’auto-stop, les gens peuvent t’embarquer sans payer”, lui déblatère-t-il en espagnol. “On est pas en France icitte, tabarnak!”, réponds-je en pointant d’un grand geste l’imposante jungle et le fleuve avec son eau toute pleine de débris verdâtres.

Les gens parlent parfois de “triple frontière” mais en fait le côté péruvien est plutôt loin des deux autres, séparé par le fleuve qui est au risque de me répéter large en simonaque. Une fois arrivés sur le quai en Colombie, cependant, on est à à peine trois minutes de marche du Brésil, et la frontière est grande ouverte. Leticia (Colombie) et Tabatinga (Brésil) sont deux villes jumelles, les habitants des deux côtés se promènent librement. Entre les deux il y a un poste de police avec un drapeau des deux pays et une barrière de métal sur roues qui peut se faire traîner au milieu de la route, mais là il y a personne.

Donc peu importe de quel bord on est, on peut payer avec la devise de son choix, et on peut parler l’espagnol ou le portugais avec la population qui semble toute être pas mal bilingue. Mon expérience avec ces deux langues est que j’ai appris le portugais avant mon voyage en Amérique du Sud et l’ai perfectionné au cours de trois mois au Brésil, avant de traverser en Bolivie et de devoir réveiller mon vieil espagnol rouillé qui dormait dans les méandres de mon cerveau depuis un voyage au Mexique, longtemps auparavant. C’était un peu laborieux durant les premiers jours, et je sortais souvent des mots de portugais ou même d’italien au lieu de leur équivalent en espagnol, mais éventuellement je me suis adapté, au point que là j’ai de la misère à parler portugais correctement alors que je vais faire un tour à Tabatinga assouvir ma dépendance aux snacks graisseux brésiliens que j’ai pas eu la chance de manger depuis que je suis passé en Bolivie. Les langues étrangères étant fascinantes comme ça, je me ramasse après à peine un jour d’immersion dans les deux villes jumelles à être capable de switcher de l’une à l’autre sans problèmes, et même à ce jour elles sont encore compartimentalisées dans ma tête.

On se prend des lits dans une auberge du côté colombien, puis on va prendre une petite marche. Elle nous emmène jusqu’au bord de la rivière, dans un labyrinthe de maisons sur pilotis, avec des chemins de planches entre elles. Clairement pas le quartier riche de la ville, alors on reste à l’affût des réactions des gens, mais soit ils nous ignorent ou ils nous donnent un petit signe de tête amical. Raph et moi on achète des bières dans un petit magasin et on va s’asseoir sur une des planches qui fait face au fleuve, les pieds dans le ballant. Il sort son petit sac de pot qu’il s’est procuré à Iquitos, il veut le finir avant de prendre l’avion pour Bogotá le lendemain. Et ainsi se termine notre soirée, à regarder le coucher du soleil par dessus l’immensité verte de l’Amazonie, de l’autre côté du fleuve. Puis il fait complètement noir, on voit juste quelques lumières du côté péruvien.

Le lendemain donc, mes deux compagnons me disent au revoir, et je suis à nouveau tu-seul. Je fais quelques commissions, la plus importante étant l’achat d’un billet pour le bateau vers Manaús, et d’un hamac pour pouvoir dormir dans le bateau. Le dit bateau part dans deux jours, ce qui me donne pas mal de temps libres. Il y a pas grand chose à faire dans ces deux bleds jumeaux à part prendre des marches et absorber la vibe, ce que je fais. En fin d’après-midi, je suis en train de boire une cervoise et lire un livre dans la salle commune de l’auberge et j’entreprends une conversation avec une hippie, qui s’avère être chilienne et qui habite là à semi-long-terme. Elle est surprise de voir un non-Latino là, il y en a pas trop qui se rendent dans ce coin de pays. De fil en aiguille, elle finit par m’inviter à dormir dans sa chambre au lieu du dortoir. Ah bin, ¿porqué no?

Elle m’invite à me joindre à elle et sa gang de chums du coin, et on va boire de la bière et des gorgées d’aguardiente (une eau-de-vie locale qui goûte le yiâble) dans un parc. Ils sont tous amicaux et semblent pas avoir de problèmes à discuter avec mon espagnol tout cassé. Des joints se matérialisent, je m’en fais tendre un et je regarde autour de moi d’un air nerveux. “Pis la policia, elle?” Ils se moquent de mon attitude de gringo stressé. Peu après, un policier passe jusqu’à côté de notre groupe, au travers du nuage de Marie-Jeanne, et semble pas en être trop outré. Peut-être ils ont raison, et que je suis juste un gringo stressé.

Crédit photo: taleoi.com

Un des gars a un bicycle avec lui, et après qu’il ait dit qu’il s’en retourne dans le nord de la Colombie sous peu, il offre de me le vendre pour $5. Hmmm, ça passera le temps de me promener avec, et même si les Brésiliens me laissent pas l’embarquer sur le bateau, il aura pas coûté si cher. J’accepte. La roue avant est un peu tordue, alors le lendemain j’investis un autre $5 pour la faire réparer, avant de passer la journée à explorer un peu plus creux que je pourrais si j’étais à pied. Aucune des deux villes est très grande, et n’est reliée par la route au reste du pays, alors je tombe vite sur des tracks de jungle.

En tout et pour tout j’ai bien aimé mon séjour dans ces deux villes jumelles isolées du reste du monde. Dans le prochain épisode, je prends le bateau qui descend le fleuve jusque dans le coeur du Brésil. Stay tuned!

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