La fois où j’ai grimpé le Mont Sněžka

J’arrive à Prague pour la cinquième fois depuis 2007, ce qui en fait sans doute la ville non-québécoise et non-chinoise que j’ai visitée le plus. L’exotisme et la surprise ne sont donc pas vraiment de la partie, mais je suis quand même fucking fébrile à l’idée de sortir de la Chine après une sentence de prison covidiote de trois ans et demi.

C’est un peu chiant de transporter tous mes bagages jusqu’au centre-ville mais j’ai pas trop le choix. Mon ami britannique Jeremy m’a dit de me rendre au Potrefena Husa, un restaurant juste à l’entrée de la gare principale, je me suis à peine commandé une assiette bien tchèque de rôti de boeuf dans une sauce brune avec un motton de crème sûre et une Staropramen glacée qu’il arrive. Je l’ai pas vu depuis 2008, quand on travaillait comme profs d’anglais au même collège rural chinois, mais il a pas trop changé, à part peut-être un cheveu gris ou deux.

La serveuse lui apporte un menu en anglais, et il fait une grimace de dégoût avant d’en demander un en la langue originale.

“Ton tchèque doit être excellent? Tu disais que tu le parlais déjà à un certain niveau back in Gongyi”

“Chus rendu citoyen tchèque, et il faut passer un test de langue. J’ai plus ou moins appris en jasant avec des gens, alors je fais des fautes de grammaire des fois, mais ouin. Là c’est surtout le fait que je comprenais pas trop, je suis pas habitué de voir des mets tchèques typiques écrits en anglais”

Je souris en pensant à ma propre relation (probablement toxique) avec les langues étrangères. Dans le vol de Hainan Airlines d’où je viens de débarquer, les hôtesses de l’air s’adressaient à moi avec des “harro sir wouldah you rike-ah somessing to drinkah” avant que je réponde en chinois, et elles avaient le bon jugement de pas offrir de résistance. Gare à toi si tu insistes pour me parler en broken English mon esti de raisin sec!!! Mais là, à Prague où je connais deux mots de la langue du coin, je suis en fait soulagé quand j’y trouve des anglophones, ce qui me fait dire que je devrais chill un peu avec mon nazisme linguistique.

On jase de tout et de rien, on est restés semi en contact depuis les 15 (!) dernières années mais on en a évidemment beaucoup à se dire. Le sujet de la langue revient, et je raconte comment lors d’un voyage précédent je me suis ramassé dans une taverne rurale plein d’unilingos. L’anglais menait nulle part, “Deutsch?” a été répondu avec un signe de tête horizontal, et “Gavarish po-russki?” a causé de la quasi-hostilité et un “RUSSKI?! NIE, CHESKI!!!”

Jeremy y va d’un “Oh ouin les Tchèques haïssent ça, la génération âgée se rappelle de l’occupation et des années noires du socialisme, et là les jeunes sont très pro-Ukraine, y a des centaines de milliers de réfugiés ici”

“Ouin mais c’est clair que chus pas un Russe qui veut les ramener en arrière du rideau de fer, je veux juste communiquer! Si on parachutait un de ces gars-là dans le milieu de la Sibérie et qu’il arrivait à trouver son chemin à cause que sa langue est un cousin du russe, il serait content, le maudit hypocrite!”

On prend le tramway jusque chez lui, où je prends une douche pour laver la crasse du long transit depuis l’Asie. Sa femme, également une ancienne collègue de mon “Tim Year” (première année en Chine) arrive peu après, avec leur kid de 11 ans. On va prendre une longue marche qui nous emmène dans des champs, un village qui semble figé en l’an 1600 et une forêt, comme ils sont en périphérie de la ville. Au milieu du bois il y a une microbrasserie, une vieille maison de ferme avec des serveurs en chemise blanche et bretelles. On y mange et boit des excellentes bières et on discute de plein d’affaires.

Le lendemain à 5 heures du matin, avec juste un petit sac à dos, je me rends à l’arrêt du tramway, je vais jusqu’à la gare, et je prends le train pour Trutnov, à trois heures de route. Rendu là je transfère dans un bus pour Pec Pod Sněžkou, un genre de village de ski (sans ski en juillet bien sûr). Je trouve l’hôtel où j’ai réservé une chambre, une genre de pension dans une maison ancienne rénovée, juste à côté du téléphérique qui mène au sommet de la montagne.

Bro, je m’en calisse que tu parles pas anglais, on est en Tchèquie, pas aux USA. Mais si la venue d’un touriste étranger avec un numéro de réservation et une confirmation de paiement te plonge dans un état de confusion au point où il faut que tu appelles deux autres randoms et que tu discutes avec eux pendant dix minutes avant que le dit touriste gueule “HEILLE! J’AI PAS RIEN QUE ÇA À FAIRE!” et reçoive finalement sa clé, crisse, soit tu as du dommage au cerveau, soit tu es très impoli, ou soit tu saisis pas vraiment c’est quoi le principe d’un hôtel. Et si vous voulez compter sur le tourisme domestique de haute saison, 0% problème avec ça, mais si vous mettez votre propriété sur Booking.com, attendez-vous à des Non-Tchèques (99.8% de la population mondiale si je calcule bien) qui se pointent de temps à autre et traitez-les un peu mieux s’y vou pla’.

La chambre est jolie cependant, je suis content d’être finalement dans les montagnes, et d’être arrivé tôt. Je prends un petit sac avec une bouteille d’eau et une carte de l’endroit, et je m’engage sur le sentier. Il y a une pas pire file de gens attendant le téléphérique, moi je marche. Au début c’est un peu décevant, c’est un chemin pavé avec une voiture qui passe de temps à autre, mais quand ça commence à monter, on est sur un sentier de gravelle dans une vallée de pins absurdement grands. Je marche pis je marche pis je marche encore plus, quoi d’autre à dire? J’adore la randonnée en nature et j’adore écrire sur mes voyages mais les deux se mélangent pas si bien. Voici des photos:

Ça monte assez à pic, nous donnant une vue folle sur les environs. Éventuellement on voit le sommet du Mont Sněžka (ě = yeah, ž = j français), le plus haut du pays, à 1600 mètres et quelque, la raison de la venue de tous ces gens. Aux quelques hikers intrépides qui ont monté tout ça se rajoutent des centaines et centaines qui ont été déversés par le téléphérique, il y a une grosse cabane qui sert de restaurant et magasin et j’y pénètre vu que je dis que je pourrais bien manger un morceau mais je renonce quand je vois la file sans fin.

Alors je finis la grimpée, sur un sentier rocheux où il vente à en arracher sa barbe. Je profite de la vue, la Tchèquie d’un bord, la Pologne de l’autre, et je descends de l’autre bord. Il y a un autre restaurant, ils semblent faire une surprenemment bonne pizza mais je me contente d’une saucisse, un morceau de pain de seigle et une bière Sněžka, que je consomme dehors.

Je suis les instructions données par les panneaux aux intersections, en direction de Pomezni Boudy. Le sentier devient plus étroit, plus désert, et traverse un plateau avec des marécages et des côtes avec des petits buissons. J’admire qu’il y a absolument aucun déchet nulle part, si on était en Chine il y aurait des milliards d’emballages et de bouteilles d’eau partout.

Un moment donné, il faut marcher sur des grosses roches lousses, le sentier étant marqué avec des poteaux de bois, et c’est pas très plaisant pour genoux et chevilles. Encore pire est le long segment dans la forêt avec des roches qui sortent de la terre à des angles bizarres, je suis en genre de souliers de tennis à semelle molle et pas super équipé pour ça. Je continue cependant, pas le choix sti.

Finalement j’arrive à la fin, un peu passé le village de Mala Úpa, juste de l’autre côté de la frontière polonaise. Il y a un bus qui passe et qui peut me ramener à Pec Pod Sněžkou, j’attends qu’il passe et j’embarque dedans. Une bien belle journée dans les montagnes du centre de l’Europe et je suis content d’avoir fait le détour avant d’aller au Obscene Extreme.

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