De Tamale, la troisième plus grosse ville du Ghana et un fouillis total où j’ai quand même passé un jour agréable à rester chez une famille locale, je me rends en taxi partagé à Yendi, puis à Tatale, d’où je prends un taxi-moto vers la frontière. Les procédures avec les agents du Ghana se font rapidement, je dois montrer mon certificat de vaccination contre la fièvre jaune et quand le gars sort un formulaire de c*vid-19, je vomis un millilitre de bile dans ma yeule, avant de voir qu’il fait juste écrire “negative” et que ma température est de 36.5, comme tous les autres noms sur la page de son registre.

Puis j’arrive au Togo. Il y a 4-5 bonhommes assis ou éffouairés à l’ombre d’un arbre, et seulement l’un d’eux porte un genre d’uniforme, ou en tout cas un t-shirt avec Police Togolaise dessus. Au début il s’adresse à moi en anglais, et me demande au sujet de mes tattoos. Puis je lui dis que je veux entrer au pays.
“Le visa coûte 35 000 francs CFA”
“Euh non, c’est 25 000, pour 15 jours”
“Ah mais euh, ici, on a seulement l’autorité de donner des visas de 30 jours”
Ça commence bin en crisse. Je garde le sourire, mon moral est véritablement haut à l’idée d’explorer un nouveau pays, en plus c’est un où la langue est le français.
“En fait, je sais pas si on peut émettre des visas, puisque c’est le temps des élections”
“J’ai eu une confirmation de l’ambassade au Canada, et du site internet du gouvernement, que oui je peux obtenir un visa à tous les postes-frontières”
“Ah, il faut que j’appelle le commandant”
Il sort son téléphone. “Allo? Commandant? Il y a un Blanc ici qui veut un visa”
Alors je m’assois et j’attends. Je remarque que les bonhommes présents, incluant le gars en uniforme, boivent un liquide bizarre qui vient d’un gros bidon jaune sale, genre jerrican à essence. Ils m’en offrent et j’accepte, curieux. Du vin de palme, avec un taux en alcool léger mais perceptible, et un goût un peu sûr plaisant.
Ça prend un bout, alors je jase avec eux, J’essaie de m’imaginer de quoi le commandant aura l’air, dans ma tête c’est un gros bedonnant presque sphérique, avec un air hautain et un uniforme comme le Général Alcazar, arrivant avec un gigantesque SUV blanc, le seul véhicule aux environs qui a pas déjà un pied dans la cour à scrap. Mais non, il arrive dans une petite crisse de Nissan poquée, en vêtements civils, et il est maigre. Je me demande si c’est une bonne nouvelle, ou ça voudrait juste dire qu’il est ambitieux.
Il a pas l’air content de me voir, et après avoir grogné “Passeport!” il entre dans le shack avec l’autre, et ils délibèrent une dizaine de minutes. Moi je continue à siroter mon vin de palme.
“Vous savez, on ne donne plus de visas à l’arrivée, depuis l’implémentation du e-visa l’an dernier”
“Mais j’ai confirmation écrite ici que le e-visa est juste pour les arrivées à l’aréoport international, et que par voie terrestre c’est encore le VOA”
“Pas depuis l’an dernier. Votre information est invalide”
“J’ai confirmé il y a pas longtemps”
“Le nouveau règlement date de début avril”
“Euh, j’ai parlé avec des agents du gouvernement le 22 avril, il y a 3 jours”
“Oh, j’ai dit début avril? Je voulais dire le début de cette semaine”
Ces guignols ont aucune tabarnak d’idée de quoi ils parlent. Je leur montre le screenshot de la conversation que mon compagnon de voyage a eu avec eux, quelques jours auparavant:

En effet, sur la page de e-visa, ils demandent le point d’entrée, et la seule option est l’aréoport de Lomé. On a donc demandé à leur aide par clavardage, et à notre surprise, ça a répondu tout de suite. Les deux morons regardent ça avec les sourcils froncés, prononçant chaque mot à voix haute. Je m’attends à ce qu’ils concèdent la défaite, et ce serait sans rancune de ma part.
“Il faut que j’appelle le directeur”
Alors il monte dans la chaîne hiérarchique, et vu que ça se fait en français, j’entends la moitié de la conversation téléphonique et semble-t-il que le directeur remet les pendules à l’heure et que oui, ils doivent me donner un sacrament de visa si mes papiers sont en règles. Au lieu ils font du small talk, fascinés par mes tattoos, par mon itinéraire prévu au Togo, par le fait que je connais un peu sur leur pays et ses langues officielles. Je commence à être impatient, j’ai quand même pas juste ça à crisser et j’ai de la route à faire, mais comme certains imbéciles le rappellent des fois comme si je le savais fucking pas, on est en Afrique, alors il faut pas s’attendre à de l’efficacité.
“Vous êtes marié?”
“Oui”
“Votre femme elle est où? Au Canada?”
“Non, en Chine”
“Oh, alors si une femme togolaise vous fait la cour, vous allez accepter?”
“Non, je respecte trop mon épouse pour ça”
“Hahaha je ne vous crois pas! Et c’est quoi, dans votre poche?”
“Un lecteur mp3, pour de la musique”
“Oh, je peux le garder?”
“Non!”
“Quel est votre travail?”
…

Ça continue de même, et quand ils voient que mon vin de palme est vide, ils me le remplissent. Je me dis que ça augure bien, et que somme toute ce sera une bonne première impression du pays et un bon souvenir tout ça, se faire traiter comme un invité au lieu de juste passer au travers de cerceaux bureaucratiques.
Le commandant passe de bon cop à bad cop, il me regarde dans les yeux et me dit qu’ils ne peuvent pas me donner de visa, c’est le règlement.
“Qu’est-ce que votre directeur vient de dire? Il dit que c’est possible, non?”
“Pas ici. Il faut aller au poste frontière principal entre Accra et Lomé.
“Bullshit. Ça dit ici, clairement, que tous les postes-frontières peuvent le faire. Et je connais plein de voyageurs qui ont traversé du Bénin ou du Ghana sans problèmes.”
“VOUS NE M’ÉCOUTEZ PAS!!!”
Il explose, et je lui remontre le screenshot.
“C’est qui qui vous a dit ça?”
“La personne responsable de répondre aux questions sur le site du e-visa”
“Comment on sait que c’est pas falsifié?”
Heille sacrament de crisse de calisse de tabarnak de saint-gériboire. Me faire accuser d’être malhonnête par un esti de bouffon, probablement corrompu à l’os, qui travaille dans un poste-frontière qui est pas plus qu’un taudis fait avec des scraps de bois, avec les mots FRONTIÈRE TOGO écrits à la main au Sharpie? Parce que ouin, ça a l’air des cabanes que mon frère et moi on bâtissait dans la coulée en arrière de la maison avec les retailles dont mon père se débarrassait après avoir fini le cabanon. Faque arrêtez-moé ça ce faux professionnalisme hautain.
…est ce qui me passe par la tête, mais je garde mon calme, sachant que je suis à leur merci. Au lieu je fais juste réitérer ce que l’agent m’a dit sur internet, pour la dixième fois.
Le commandant émet un soupir et me fait un “Je ne veux plus vous parler”, comme un fucking enfant de huit ans qui boude. Puis il part vers son char, en disant “Tu as bien compris ce que j’ai dit?” à son subordonné. Celui-ci hoche la tête, et alors que je vois la Nissan qui s’éloigne sur le chemin de terre, je sais que tout est perdu.

“HEILLE! C’est comme ça que vous traitez des visiteurs à votre pays?! Vous êtes des merdes malhonnêtes! Honte à vous”
Le subordonné sort son téléphone et regarde des Tiktoks, m’ignorant complètement. Je sors mon pad de notes et je demande le nom du commandant et le sien. Il m’ignore. Je me retourne vers un autre, un bedonnant couché sur un banc.
“C’est quoi leurs noms? Je vais faire une plainte officielle à votre gouvernement. Si le Togo est un pays qui a de l’allure, et j’en doute, ils se feront discipliner”
“Pas besoin des noms, faites juste dire le poste-frontière de Natchamba”
“Au Ghana les soldats et policiers ont leur nom sur leur uniforme”
“Ah bin on est pas au Ghana, ici”
“No shit. Le Ghana c’est un vrai pays. Et vous votre nom c’est quoi?”
“Moi je ne suis pas avec eux, je suis un gendarme”
Un gendarme. Un gros calisse en t-shirt troué, jeans sales et gougounes, qui crisse rien de ses journées à part se saouler la yeule et tendre sa main obèse pour que les gens qui passent là y glissent un billet, comme j’ai vu faire les quelques Africains qui ont passé là.
Faque je rebrousse chemin, et le sympathique soldat ghanéen qui m’avait étampé fait une face en me voyant arriver. Je lui résume ma situation. Il me pointe son commandant, qui est là (pas à 15 minutes de route pour aucune calisse de raison), vêtu d’un uniforme, et sobre. J’ai un peu un stress, après tout j’ai fait mes procédures de sortie, invalidant le visa que j’avais payé 100 piasses pour à Ottawa. Il va-tu falloir j’en refasse un?! Mais non, il fait juste un X sur mon étampe, et me souhaite bonne route avec un sourire. J’imagine que, comme les agents du poste-frontalier jordanien quand j’avais essayé d’entrer en Israël, c’est pas la première ou la dernière fois que quelqu’un revient à eux avec sa queue entre les jambes à cause de l’intransigence des cunts en face.
Donc là il faut que j’échafaude un plan B. Premièrement, retourner à Tamale, et en attendant que le taxi partagé se remplisse, il faut que je mange de quoi, il est maintenant 15h et j’ai rien bouffé d’autre qu’une pomme depuis le matin.
“Hello, how are you? What’s that, fried rice?”
“No, it’s [mot africain incompréhensible]”
“Whatever it is, it looks delicious. I’ll have a plate, please”
“15 cedis”
Le taxi couvre la distance quand même assez vite, à part le bout où on reste pris dans une patch de terre et qu’il faut sortir pousser. Les routes du Ghana sont pas pires en général, presque toutes pavées, mais il y a un segment entre Tamale et Tatale qui est le bordel, avec bin de la construction. Des fois je vois un ingénieur chinois au milieu des ouvriers, et à voir son teint de peau, il est pas arrivé avant-hier. Je me demande combien de fois par jour il grogne “啊呀,这是真难搞”

Je vois aussi, au milieu d’une pile d’immondices dans un champ tout érodé, une pancarte crochie par un char qui a rentré dedans qui dit “Gouvernement du Canada, subventions pour les femmes dans le domaine de l’agriculture”, ce qui me fait bien rigoler. Tu pouvais pas t’en empêcher, Justin?
On arrive à Tamale un peu après la noirceur. Je sais qu’il y a des bus de nuit vers Accra, mais bonne fucking chance de trouver des infos sur les horaires autre que “Peu importe quand ça nous tente”, et idéalement je voudrais y aller le plus vite possible, vu qu’on est jeudi et que si j’ai des flûtes à arranger une fois rendu à la capitale, je suis mieux de pas attendre la fin de semaine. Le chauffeur dépose les autres passagers, puis m’emmène sur le bord de l’autoroute où je vois plusieurs autobus qui attendent. L’un d’eux commence à se déplacer lentement vers la rampe d’entrée, et quand on passe à côté et que je demande “Accra?” on me dit qu’il reste une place. Bin voyons donc! Moi qui pensais attendre des heures, là au lieu il faut je me grouille et que je saute dans le bus en marche. J’ai même pas le temps d’acheter une bouteille d’eau, et j’ai la yeule sèche.
À l’intérieur c’est du gros luxe, comparé aux vieilles bagnoles bondées et minifourgonnettes qui ont été mon moyen de transport au pays à date. Il y a l’air climatisé, une TV qui joue un film local, et les sièges sont énormes et confortables, en fait il y en a juste trois, deux d’un bord de l’allée et un de l’autre. On dirait les autobus VIP que j’ai pris à maintes reprises en Amérique du Sud.
Je me fais pointer une place en arrière, déjà occupée par une adolescente, qui se fait dire de s’asseoir dans le corridor sur la marche qui mène à la dernière rangée surélevée. Je me sens un peu mal, mais je m’éffouaire dans mon siège avec un soupir de joie, il est encore plus confo qu’un fauteuil de cinéma.
Le contrôlleur m’approche. J’ai pas assez de cedis, vu que je pensais sortir du pays, mais il check sur son téléphone le taux de change USD et ça revient à 22 et quelque, je lui offre 25 pour son trouble.
Le trajet se passe bien, je dors une bonne partie et on arrive dans la capitale en matinée. J’ai un vol qui part de Lomé une semaine plus tard: il faut donc que soit j’arrange un visa à l’ambassade togolaise, ou que j’essaie de changer mon vol. Vu que j’ai aucunement le goût de dealer d’une quelconque façon avec ce pit à marde qu’est le Togo, je priorise la seconde option, et je me rends à pieds au bureau de Ethiopian Airlines. Ça me coûte un gros 200 piasses, mais je change mon point de départ pour Accra, et je le devance de quelques jours, ce qui me donne la chance de visiter Addis Ababa. Et surtout, j’ai pas besoin de faire affaire en aucune capacité avec ces crétins de Togolais.
Je me prends une chambre d’hôtel dans un genre de village bidonville rasta sur le bord de la mer, je me connecte sur internet et je vais shooter de la marde aux agents du gouvernement du Togo qui m’avaient donné ces fausses informations. On me répond qu’en fait j’avais raison et que c’est eux qui avaient tort, et le gars se confond en excuses, que j’accepte avec réluctance, lui exhortant à avoir honte de faire partie d’un système aussi Mickey Mouse que ça. Et j’avertis Paul, mon compagnon de voyage de fortune pendant une semaine au Ghana, qui prévoyait traverser lui aussi la semaine prochaine. Il est à Accra, et donc il se rend à l’ambassade togolaise, et quand on se voit en fin d’après-midi il est traumatisé par l’expérience. Normalement très placide, après quelques mois passés en Afrique déjà, il avait juste du négatif à dire au sujet de la malhonnêteté, l’impolitesse, l’incompétence crasse, voire même l’imbécilité profonde des grosses connes parvenues en charge là-bas. Je suis content d’avoir mis ça derrière moi.
En ligne, sur divers forums, les expériences varient. Certains ont eu la même mésaventure que moi. D’autres ont traversé sans problèmes. Ou fait le e-visa en écrivant un numéro de vol bidon. Ou alors ils se sont fait refuser le e-visa une fois arrivé à la frontière, sous prétexte que “C’est un shithole du tiers-monde ici, on a pas d’ordinateurs dans le poste-frontière” et que donc ils ont payé le frais de visa deux fois. Ou alors ils se sont fait demander de l’argent d’extra et payé comme des cocus. Ou alors ils ont reçu un visa de transit de 3 jours seulement.
Tout comme quand je me suis fait refuser l’entrée en Israël en février, je me demande si il y a un scénario où je joue mes cartes d’une autre façon et je passe. Si jamais j’avais joué le jeu, et emmené indirectement que je pourrais payer un peu extra, genre même pas le prix de deux bières dans une microbrasserie à Québec, mais assez pour faire leur journée, est-ce que je serais dans une taverne à Kara ou Kpalimé, à jouer au pool sur une table tout croche et boire avec des sympathiques Togolais, à l’instant même? Est-ce que le principe de “pas encourager une telle pratique” passe par-dessus le pragmatisme de vouloir accomplir mon objectif dans un système qui franchement est beyond repair?
Mais je me dis aussi que fuck ce syndrôme de la femme battue, il y a des règles en place, je les respecte, et ce sont ces tabarnaks-là qui soit savent rien, ou sont des crosseurs. Je suis allé dans 99 pays faque je sais fucking quoi faire, parce que ouin, c’était supposé être mon centième pays et je prévoyais faire une genre de célébration et avoir le Togo dans mon coeur pour toujours à cause de cette coïncidence symbolique. Au lieu, je suis là, à traîner le nom de leur pays dans la marde où il mérite d’être.
Pis si vous trouvez que j’y vais fort, et surtout si vous ajoutez une pincée de white guilt dans votre raisonnement, vous avez le droit, comme que moi j’ai le droit d’ignorer votre opinion insignifiante et d’être en calisse pour avoir perdu autant de temps, d’argent, et de points de QI à force d’interagir avec de tels incapables. Le Togo est un pays souverain membre des Nations Unies, ce qui vient avec des certains standards messemble?
Ça lève la question de “Est-ce que tu es entitled à entrer dans un autre pays?” Non. Qu’y fassent ce qu’ils veulent. Mais si il y a des règles claires en place qui disent qu’un détenteur d’un certain passeport peut se pointer au poste-frontière et recevoir le droit d’entrée moyennant une somme d’argent fixe, et qu’au lieu ça vire en tiersmonderie immonde, bin c’est de la belle calisse de marde.
En Afrique en général, pas mal de pays demandent un visa coûteux et/ou compliqué, ce qui est dommage, comparé a pas mal de places en Asie ou en Amérique Latine qui mettent pas de telles barrières au tourisme. J’en parlais à une fille du coin récemment, et elle s’est insurgée en me disant comment c’est compliqué pour un Ghanéen d’aller en Europe. Je veux être diplomatique, mais tsé, c’est des pommes pis des oranges rendu là, avec un scénario qui a des énormes chances de overstay et d’immigration illégale, versus l’autre qui frise le 0% de chances. Et je le répète, les fucknuggets au poste-frontière faisaient pas ça par esprit de réciprocité et de protester contre les obstacles en place pour les gens de leur pays d’aller au Canada, et même si c’était le cas, est-ce que two wrongs make a right? Qu’est-ce que moi, j’ai à voir là-dedans?
En tout cas. Fuck le Togo.
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