Un week-end à Stockholm

J’atterris à Stockholm Arlanda, et après les procédures d’immigration, j’arrive dans le hall, et personne vient m’achaler avec des HELLO HELLO TAXI, il faut que je trouve le bus par moi-même. Le chauffeur, en constatant que je suis un étranger, me charge le prix identique aux passagers suédois, puis j’embarque et j’attends juste quelques minutes avant que le bus se déplace, même si il est juste 3/4 plein.

En tout cas, vous avez saisi, je ne suis plus dans le tiers-monde.

J’avais eu un peu un choc en arrivant en Afrique trois semaines auparavant, même si c’était pas mon premier rodéo sur ce continent ou dans le monde en développement en général, et là je dois dire que j’ai un peu le choc inverse alors que le bus roule sur l’autoroute. Tout est gris, morne, froid, et franchement bien peu intéressant. Je me fais débarquer à la station centrale, où j’achète mon billet de train pour Örebro le sur-lendemain, puis je déambule dans les rues. Mon état de déception s’accentue, Stockholm semble être une ville très générique, ni ultra-moderne ni ancienne, sans le cachet unique de bien d’autres villes européennes, sans bâtiments impressionnants, sans le côté un peu gritty de Berlin ou de l’Europe de l’est, sans le charme indéniable des villes espagnoles ou italiennes, disons. Non, le coin de Norrmalm où je suis, on se croirait à Ottawa sur la rue Sparks.

Mais hey, la rue Sparks, autant laitte qu’elle soit, est à quelques minutes de marche de quelques-uns des plus beaux coins du Canada urbain. Et comme c’est là, j’ai juste vu une infime partie de la ville. Mon auberge est à 4 kilomètres, je m’y dirige à pied, vu qu’on est tôt le matin anyway. J’arrive peu après sur le bord de l’eau, la capitale suédoise étant composée de plein d’îles connectées par des ponts et traversiers, et déjà c’est plus charmant.

Après un arrêt sur le bord du canal à regarder les bateaux passer, je traverse le pont et j’arrive à Gamlastan, la vieille ville, qui est encore déserte en cette heure matinale. Puis je continue vers Södermalm, jusqu’à mon auberge. Il est à peine 10 heures, je sais pas si mon lit sera prêt ou non, mais au pire je laisse mon sac à dos et je continue à glander. Il s’adonne que c’est prêt, alors après une petite douche, je fais une sieste de quelques heures pour rattraper le sommeil perdu durant mon vol de nuit en provenance de l’Éthiopie.

Je suis dans un dortoir, mais les lits sont séparés par des cloisons et tu as pas mal de vie privée. C’est un “boutique hostel”, où tout est neuf, spic n’ span et de haute qualité, ça vaut la peine de payer un peu plus cher. La semaine d’avant, quand je faisais des recherches rapides, j’avais constaté que certaines des auberges de jeunesse de Stockholm avaient des scores ridiculement bas sur les sites d’aggrégation, et en lisant les reviews, un thème revenait souvent: “pas sécuritaire pour les touristes féminines, évitez!” “il y a des hommes qui harcèlent les filles!” “l’auberge est pleine d’hommes qui sont pas des backpackeurs, et qui semblent être là semi-long-terme!” Hmmmm… je me demande qui sont ces hommes? Il y a pas de détails donnés à ce sujet, et chus sûr que tu demanderais aux backpackeuses granoles blue-pilled et elles seraient vagues dans leurs descriptions.

Un peu plus reposé, je vais prendre une marche dans le quartier, qui me mène à des espaces verts et quartiers résidentiels plein de jeunes familles aux cheveux blonds. Mon choc culturel s’est estompé un peu, et je vois ce coin de Stockholm pour ce qu’il est: un endroit où il semble faire bon vivre. Dans le bout de Barnängen, je vois même des parois rocheuses avec du monde qui escalade avec leur propre équipement.

Je m’achète de quoi faire à manger dans la cuisine commune, puis en soirée je me dirige vers la banlieue sud, où il y a un concert de black metal. On est vendredi, et quand quelques jours avant j’avais fait une recherche Google pour de la musique live, j’ai eu plusieurs résultats, dans ce pays aussi renommé pour son immense output dans bin des genres et sous-genres, du techno au rap en passant bien sûr par toutes les couleurs de gros metal sale. J’arrive un peu avant 20h, et le premier groupe est déjà sur les planches, HEDON de Gothenburg/Göteborg. Ils jouent un black typiquement suédois imprégné de death, perso je trouve le style suédois (Lord Belial, Watain, Dark Funeral, etc.) nettement inférieur à ce que les deux tranches du sandwich nordique font, en Norvège et Finlande, mais j’apprécie quand même leur set, après trois semaines dénuées de metal, et ma track préférée du lot est In Blasphemy Reborn, pleine de beaux blasts.

Puis c’est XALPEN, nous arrivant du Chili, quoique les quatre membres sont maintenant basés à Uppsala et le frontman est mercenaire bassiste pour Watain. Déjà, la facture visuelle: le bassiste-gueuleur porte un manteau de cuir en bédaine en dessous et arbore une grosse barbe de prof de philosophie et un magnifique skullet, le guitariste de droite est chauve, torse nu et dégoulinant de sang, et l’autre guitariste est une demoiselle stoïque aux cheveux d’un mètre de long et affublée d’un joli minois que son corpsepaint peut à peine cacher. Ah, et il y a un drummer aussi bien sûr, un gros suintant en camisole. Ils jouent dans un éclairage tamisé, comme il se doit, avec des crânes d’animaux pendus aux pieds de micro. Tout ça voudrait rien dire si la musique était pas au rendez-vous, mais que dire d’autre que PUTAIN DE NOM DE SATAN, QUELLE TUERIE?!?! Ma yeule était grande ouverte devant ce display de métal noir d’une brutalité inouïe, un des meilleurs shows que j’aie vu depuis longtemps. Grosse mention à leur prestation de Devourer of Light, track de leur tout premier EP, qui a arraché le plafond de la pièce.

Je me prends une bière, une porter d’une micro locale, qui me coûte 95 krona, oufff. Mais j’ai soif, pas le choix, juste que je vais la téter longtemps. Quand je sors prendre l’air, je vois que le soleil est pas encore couché, même si il est passé 21h30. Bizarre.

Les Sud-Américains ont mis la barre haute pour leurs comparses locaux de UNPURE, oeuvrant dans une veine un peu plus black-thrash à l’ancienne qui n’a pas le même impact. La foule embarque et on a même droit à quelques mosh pits, mais Xalpen a volé le show et s’est envolé avec, en ce qui me concerne. Je retourne comme j’étais venu, à pied, appréciant la fraîcheur nocturne après avoir sué ma vie au Ghana tropical.

Le lendemain, je prends une longue, longue marche qui m’emmène dans plein de coins de la capitale. Je repasse d’abord par la vieille ville, qui est éminemment skippable, souffrant du syndrôme de l’homogénéité qui en fait un Disneyland pour touristes comme on en trouve des quasi-identiques dans toutes les villes d’Europe de 200 000 habitants et plus. Je serpente le plus vite possible au travers des hordes de vieillards et d’Indiens, des stands à cartes postales et de magasins de t-shirts caves et je traverse le pont jusqu’à Skeppsholmen et Kastellholmen, deux îles avec des musées d’arts, des espaces verts et une petite forteresse sur une colline qui donne une belle vue aux alentours. Il y a aussi des genres de canards sur les surfaces rocheuses, en paires, la femelle qui couve et le mâle qui la protège. Je passe proche de me faire attaquer par un quand je me rends à un petit promontoire pour prendre une photo de La Ronde version suédoise de l’autre bord du détroit, le p’tit crisse est pas si intimidant physiquement mais a l’air déterminé à se battre à mort, ce qui est pas mon cas, alors je lui concède la défaite.

Je me sauve un sale détour à pied en prenant le traversier pour Djurgårdsstaden, où le musée des Vikings est situé. J’admire les artéfacts et je lis avidement tout ce qui est écrit, puis après une vingtaine de minutes une visite guidée commence, qui est pas grand chose de plus qu’une vieille madame en vêtements d’époque qui nous rassemble autour du globe terrestre pour nous résumer ce que les panneaux disent déjà, mais en plus mal et avec des jokes niaiseuses. C’est un peu infantilisant franchement, et je roule mes yeux en entendant toutes les conneries qui sortent de sa yeule:

“La seule et unique raison que les Scandinaves étaient haïs par le reste de l’Europe est parce qu’ils étaient pas chrétiens”

OK, et les constantes campagnes de pillage avaient rien à voir là-dedans j’imagine?

“Leif Eriksson a découvert l’Amérique 500 ans avant Colomb, était en paix avec les Indiens au lieu de les génocider, reste que c’est juste de Colomb qu’on parle hein?”

What the fuck?! Les sources primaires et fouilles archéologiques montrent qu’ils étaient constamment sous attaque des Béothuks et autres tribus là-bas. Pis c’est pas fucking normal qu’une colonie qui a duré 60 ans et mené nulle part soit juste une anecdote historique comparé à ce qui a mis fin au Moyen-Âge et engendré une époque de colonisation et d’exploration jamais vue avant et depuis?

“L’ère viking coïncide avec l’Âge de Fer nordique, qui a commencé en 720 ou 730. Mais tsé, si on écoute certains, ça commence juste en 793, avec l’attaque de Lindisfarne. Parce que tsé, clin d’oeil clin d’oeil, si les Anglais sont pas impliqués, ça vaut pas la peine de mettre ça dans les livres d’histoire, clin d’oeil clin d’oeil?”

AAAAAH TA YEEEEEUUUUUUULE!!!!!!!!!

Bon, peut-être chus pas le public cible, vu que mon QI est supérieur à 110 et que j’ai déjà lu un livre ou deux sur le sujet. Mais y a vulgarisation et vulgarisation… si, lors de ma visite des châteaux de traite d’esclave au Ghana j’avais eu un tel traitement au lieu de l’extraordinaire érudition et nuance et révérence devant le sujet que les guides démontraient, j’aurais reviré de bord. Pourtant, le reste de l’exposition était tout à fait correct et aux standards d’un musée (vu qu’elle a été mise en place par des spécialistes du sujet, pas des vieilles bonnes femmes au sens de l’humour poche) et dédiée à remettre les pendules à l’heure pour ce qui est de corriger des mythes et exagérations et méconceptions.

Et c’est là que j’ai allumé: au fond, les Vikings, c’est une joke pour bien des gens, d’une façon que les génocides du 20e siècle, les deux guerres mondiales, Israël-Palestine, la traite d’esclaves ouest-africains le sont pas. On parle d’évènements qui datent de 1000 ans, et si la femme en froques médiévales peut se permettre de faire des jokes de matante et minimiser l’incroyable brutalité de ces royaumes dont une grosse partie de l’activité économique se résumait à aller piller, violer, incendier et massacrer du monde un peu moins apte qu’eux autres à swigner des haches, c’est parce que personne aujourd’hui peut dire qu’il a été affecté par ça. Paris a été crissée à genoux à la fin du 9e siècle par Ragnar Lothbrok pis sa gang de sauvages, mais la France se porte plutôt bien de nos jours, tsé, et les paysans français réduits en esclavage sont éparpillés comme de la poussière dans l’air.

Pis allez pas me dire que les Scandinaves étaient aussi des commerçants et des fermiers en quête de terres arables, j’ai dit que j’ai lu des livres, sti. Je trouve juste comique que la guide, qui manquait pas de glisser des anachronismes gauchistes modernes dans son speech (changement climatique, féminisme, etc.) glorifiait autant du monde qui étaient pas bin plus que des bandits et des pirates.

En tout cas, j’ai quand même bien aimé ma visite, qui s’est terminée avec un genre de manège style maison hantée, où tu te fais charrier sur un petit wagon qui t’emmène dans des décors et la narration de l’histoire d’un Norvégien qui se rend jusqu’à Miklegard (Constantinople) pour y faire la piasse comme mercenaire.

Après je continue ma marche vers l’est, et il fait foutument beau, gros soleil et une vingtaine de degrés. C’est le premier samedi comme tel, on m’a dit que juste une ou deux semaines avant il neigeait encore, alors des centaines de gens sont dehors, à faire des promenades ou à se faire dorer au soleil. Des gangs de Suédoises sont couchées sur des tapis en bikini ou sous-vêtements dans des parcs, et j’espère qu’elles ont mis de la crème solaire en masse, vu que leur peau est plus blafarde que le background de mon logiciel MS Word où j’écris ceci à l’instant même.

J’ai faim alors je vais à l’épicerie et je profite de leur bar à salades, qui est bien garni et pas très cher, et je broute ça assis dans un parc avec une bière à 3% d’alcool, la Suède ayant des lois contre la vente d’alcool d’un certain pourcentage à part dans les bars et magasins désignés. Elle est savoureuse pareil, une genre de IPA bien agrumesque qui montre que ce sont bel et bien les Américains qui dictent ce qui se passe dans le monde de la bière de nos jours.

Il reste un bon 3 heures avant mon concert, je pensais faire une grosse loop et retourner à l’auberge me reposer un peu, mais ce serait un détour, à moins de prendre le métro, et chus notoirement cheap. Alors je continue de zigzaguer, et en repassant par la vieille ville, j’arrête à un bar recommandé par le mur de l’auberge, le Sjätte Tunnan, tout en boiseries et avec une musique folklorique dark qui joue. Je me commande un hydromel, et par la barbe d’Odin, fuck moé si c’est pas un des nectars les plus délicieux qui ont jamais coulé dans ma gorge.

Toutes les fois que j’ai bu de l’hydromel autrefois c’était à prendre ou à laisser, c’était soit trop abrasif ou trop sucré ou avec une texture épaisse que j’aimais pas trop, ou alors ça goûtait la vieille levure et tu avais peur de pogner une chiasse de tous les diables, mais celui-là est absolument parfaitement balancé. 10/10.

Puis je traverse le pont, après un essai-erreur qui me mène à un pont juste pour des chars et un détour qui s’ensuit, et j’arrive sur la rive nord de Södermalm. Le show où je vais est à une place qui s’appelle Patricia, et quand j’arrive là, c’est… un bateau ancré. Ça dit Patricia Nightclub dessus, avec des bannières qui parlent de dress code strictement enforcé, de forfaits champagne, et des images de gens trop beaux pour assister à des concerts de punk. De plus, même si je suis un peu d’avance, je me dis que je devrais voir quelques keupons visibles à fumer des cigarettes et puer en petits groupes devant la porte, or, il y a personne à part un barbu assis sur un banc de parc.

Je lui demande si chus à la bonne place, il confirme. Alors je prends place sur le banc à côté de lui.

“Tu sais comment je sais que tu es pas suédois?”

“Parce que je t’ai demandé une question en anglais?”

“Juste demander une question à un inconnu c’est un dead giveaway. Un Suédois ferait pas ça”

“C’est quoi, il se vautrerait dans un silence misanthropique, et il accepterait la possibilité de pas être à la bonne place?”

“C’est pas mal ça! Et il s’assoierait certainement pas avec un inconnu pour faire conversation”

Je lui demande avec un sourire si il préférerait que je décalisse, mais non, en fait il a pas mal de jasette et on discute de plein de sujets en attendant que les portes ouvrent.

On entre, et c’est bel et bien un bateau transformé en nightclub, tout en tapis et velours et chrome, mais avec des escaliers étroits, des hublots et des portes où il faut enjamber une marche d’un pied de haut mais aussi se pencher pour pas se cogner le crâne. Un petit stage est érigé, avec batterie et instruments rackés, et éventuellement le premier band AKSA monte dessus. C’est du punk imprégné de vieux rock n’ roll, et c’est correct, mais franchement ça manque de rodage. Puis c’est le représentant metal de la soirée, un quintuor nommé RIKET, qui sont des vieux de la vieille si on se fie à leur grisonnement et leur page Metal-Archives qui liste les bands des années 90 dont certains membres ont fait partie, mais le projet lui-même est assez récent. Ça m’allume pas trop, c’est un mélange pas trop cohésif de plusieurs styles, des fois thrashy, un soupçon de black ici et là, des longues balades, et ils sont à leur meilleur quand ils font du death mélodique à la Gothenburg, reste que j’avais des attentes pas mal plus hautes pour un band suédois.

J’avais jamais entendu parler de RÖVSVETT (“sueur de cul”) avant la semaine précédente, quand j’ai appris l’existence du show, et depuis j’ai écouté deux albums quelques fois, une compil de leurs débuts en 1984-1987, et un LP qui date de 2022 qui montre que les papis l’ont encore l’affaire. Et ils confirment ça avec un show absolument mongol, qui me fend un sourire dans la face et me fait headbanger. On parle de punk hardcore typiquement suédois, comme Mob47 que j’affectionne bien aussi, où le but est juste de jouer le plus vite possible et de gueuler des paroles en leur langue bizarre. Du genre de quasi-proto-grindcore, sans le côté abrasif qui fait peur aux chochottes. Je sais pas si il s’agit de leur line-up original, mais ils sont tous les quatre assez vieux et vénérables, et ils rockent en simonaque à haute vitesse. Très très bon shit, ça a valu le déplacement. Donc, deux concerts en deux jours, avec quatre bands OK mais deux qui ont plus que sauvé la donne en livrant une performance cinq-étoiles.

Je rentre à ma chambre en sillonant les petites rues, qui me font penser énormément à mes promenades nocturnes à Montréal. Arrivé au boulevard principal et ses bars, vu qu’on est samedi, il y a des adolescents ivres partout. Je les ignore et rentre boire la bière que j’ai laissée au fridge avant de me coucher, vu que j’ai un départ matinal le lendemain. En tout et pour tout, j’ai pas mal plus aimé Stockholm que je pensais au départ.

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