La fois où j’étais trop saoul pour prendre l’avion, et que je me suis fait récompenser

Il y a certaines histoires dont je suis donc pas fier, mais qui sont absurdes et hilarantes alors j’ai pas le choix de les conter. Celle-ci en est une.

Donc en 2015, j’habitais dans le nord de la Chine et j’avais décidé d’aller en Italie pour mes vacances d’hiver. Un de mes meilleurs chums, un Américain nommé Chris, retournait chez lui et avait arrangé son trajet pour qu’il ait une longue escale à Rome avec moi avant de continuer. On avait pas le même vol, mais ils partaient de Beijing à quelques heures d’intervalle alors on s’y rendait ensemble. Et une autre de nos amies, habitant en Europe, était pour se joindre à la partie.

Remplis de joie et d’énergie et d’anticipation face à notre voyage, on a passé une excellente journée à se promener dans la capitale et explorer ses microbrasseries, et pour souper on est allés au Heaven Supermarket, un magasin de bouffe importée qui sert des petits tacos cheap du genre que ta maman faisait quand tu étais petit, avec la boîte d’Old El Paso et le sachet de poudre à ajouter au boeuf haché. Le Heaven est bien populaire avec la population étudiante étrangère, dû au fait qu’il vend de l’alcool au prix de supermarché et que tu peux le consommer sur place. Ainsi, on acheta une bouteille d’un litre de tequila, avec l’optique qu’on en boirait quelques shots et on amènerait le reste en Italie pour partager avec nos chums là-bas.

Quelques shots s’empilèrent les uns sur les autres, et dans le temps de le dire la bouteille était à moitié vide. Quand je bois ce délicieux nectar de cactus, des fois j’la vois pas venir. J’ai le pas un peu titubant et le rire facile alors qu’on se rend à la station de métro pour notre train vers l’aréoport.

J’étais bien plus pété que je le pensais, faut croire. Alors que je suis assis sur mon siège à fouiller dans mon sac à dos pour mon lecteur mp3, les vannes s’ouvrent. BLEEEEEEUUUUUUUAAAAARRRRRRGH. J’ai pas eu le temps de prendre un sac de plastique ou de me lever en catastrophe et vomir dans une poubelle ou de quoi du genre, ni même de viser à côté. Mon sac en est couvert, et puisqu’il était grand ouvert, il y en a même une épaisse couche à l’intérieur.

Chris et moi on a que des petits paquets individuels de Kleen-Ex pour nettoyer ce carnage. On essaie tant bien que mal mais c’est vraiment loin d’être gagné. Je me sens vraiment, mais vraiment désolé pour le pauvre concierge qui aura à dealer avec ça.

Rendus à l’aréoport, on entre dans une toilette et on continue la tâche sans espoir de nettoyage, avec de l’eau et du savon. Chris est tout comme moi un ivrogne sans foi ni loi, un régulier à toutes les tavernes mal famées et les spots de barbecue de Jinan où le baijiu et la bière Laoshan coulent à flot, donc il en a vu d’autres et a pas peur de se salir les mains pour un chum. Je ferais pareil pour lui, en tout cas c’est ça je me dis.

Il est déjà temps de se séparer, puisque son vol part d’un autre terminal. Il me demande si je vais être correct, j’ai quand même dessaoulé un peu après avoir expulsé un gallon de déchets corporels par ma bouche, alors on se fait un gros bro hug et je me dirige vers le comptoir d’enregistrement.

Alors que je suis en file, un employé de la ligne aérienne Aeroflot me regarde avec suspicion, avant de me dire, en chinois: “T’as bu!”

“Juste un peu”, de lui rétorquer. Je me suis brossé les dents et mâche de la gomme, ça doit se sentir pareil.

“Tu pourras pas entrer dans l’avion dans un tel état. Consignes de sécurité.”

Bin voyons. Voir qu’ils vont pas me laisser voyager. J’ai déjà pris l’avion à maintes reprises dans divers états de saoul mort et j’ai jamais eu de problème. En fait j’essaie de me rappeler la dernière fois j’ai pris l’avion sans me claquer quelques breuvages juste avant.

Le gus s’en va, je reste en file, et quand c’est mon tour, il réapparaît en arrière du comptoir.

“T’es encore là? Je t’ai dit que t’es trop saoul. Suivant!”, et il fait signe à la personne en arrière de moi.

Il fait juste ça pour m’avertir, right? Pour que je me sente petit dans mes culottes, et que je fasse pas le cave, malgré mon état d’ébriété? Right???

Le plus diplomatiquement possible, je fais signe au monsieur, et lui dit:

“Je suis vraiment désolé, oui j’ai un peu bu. C’était, euh, l’anniversaire à mon ami. Mais je promets que je vais causer aucun problème. S’il-vous-plaît, est-ce que je peux avoir ma boarding pass?”

“Non, ce sont les consignes de sécurité, quand quelqu’un est trop ivre, on peut pas le laisser entrer dans l’avion.”

Il est plutôt jeune, et j’imagine qu’il est pas très haut dans la hiérarchie. J’ai une idée:

“Est-ce que je peux parler à un Russe?”

Il incline sa tête vers le côté, en confusion. “Tu veux… parler à un Russe?!”

Presque tous les autres passagers blancs dans le line-up pour ce vol Aeroflot vers Moscou (d’où je suis supposé avoir une connexion vers Rome) sont des Russes, et il doit assumer que j’en suis un. J’imagine que son superviseur l’est aussi. Je prie qu’il décide de laisser tomber, que ça vaut pas la peine d’appeler son supérieur pour ça, et qu’il fasse juste me laisser passer.

Au lieu il disparaît dans un bureau, et revient avec un autre gars avec le même blason.

“Здравствуйте, сэр, чем я могу вам помочь?”

Maaaaaaaaauuuudit… là j’ai juste l’air deux fois plus cave. Je connais genre 40 mots de russe, dont au moins 10 sont des vulgarités. Je bredouille quelque chose d’incohérent, avant de reculer et de continuer à regarder la file de passagers dont je suis supposé faire partie. Le Russe demande au zélé chinois ce qui se passe, il hausse les épaules.

Le dernier passager en file reçoit sa fiche d’embarquement, puis le comptoir ferme. Je sens le désespoir m’envahir…

“HEY! J’ai payé pour ce billet d’avion. Vous pouvez pas faire ça!”

“Bien sûr que oui. C’est le règlement. Prends le prochain avion.”

Et c’est là que je fais de quoi dont chus donc pas fier, et qui si j’étais aux États-Unis ou sûrement n’importe où ailleurs qu’en Chine, je me serais fait plaquer au sol par un colosse antipathique et mettre un gun dans la yeule. J’enjambe le tapis roulant où les gens déposent leurs bagages, et je vais derrière l’ordinateur. Je sors mon passeport, et demande:

“C’est quoi le mot de passe? Je vais me check-in moi-même!”

Il me regarde, les bras croisés, avec l’expression faciale d’un prof qui regarde un élève de deuxième année péter une crise, puis me dit, doucement: “Descends de là”.

Je ne peux qu’obéir, piteux. Il se met à six pouces de ma face et me dit:

“Regarde. Chus ici pour t’aider. Y est trop tard, même si t’avais tes documents t’aurais pas le temps de te rendre à l’embarquement. Voilà ce que tu vas faire: y a une navette dehors, tu la vois, le minibus blanc stationné là-bas. Tu vas aller dedans, te rendre à l’hôtel, déssaouler, et reviens demain matin, prendre le vol suivant. OK?”

Je dois m’avouer vaincu, et aussi me dois d’admettre qu’il a été poli et professionel tout le long, alors qu’il aurait clairement été en droit d’être un gros dick devant ce saoulon malodorant et belligérant. Je le remercie d’un ton mi-figue mi-raisin et marche vers la navette.

La face bourdonnant de tout l’alcool encore dans mon cerveau, ma situation défile devant mes yeux et je me rends compte à quel point j’ai fucké up. Non seulement je vais arriver en Italie beaucoup plus tard que prévu, mais ça va me coûter combien tout ça? Chambre d’hôtel, nouveau billet d’avion dernière minute, et perdre de l’argent pour ma réservation d’hôtel à Rome? Je bouille de rage, mais aussi réalise que je peux rien faire d’autre à ce point.

On arrive à l’hôtel, je me mets en file au comptoir, et quand c’est mon tour, la petite madame me demande si chus avec Aeroflot.

“Euh oui, mais euh…”

“Voilà ta clé, et ton billet pour le déjeuner. Le restaurant ouvre de 6:00 à 9:00”

“C’est combien?”

“T’as pas à payer rien. C’est sur le bras de Aeroflot.”

Euh pardon? Je m’astine pas, et me dirige vers ma chambre. Il est rendu environ deux heures du matin à ce point.

Quand je sors de la douche, une odeur épouvantable de vomi prend d’assaut mes narines. Mon sac sent encore plus mauvais que les punks à chiens croûteux qui jonchent la Rue Ste-Catherine. J’imagine que quelques heures plus tôt, quand je l’avais sur le dos, j’étais juste immunisé à sa puanteur, et tout d’un coup je comprends pourquoi le préposé savait que j’étais défoncé, et pas qu’un peu.

Mon téléphone sonne, c’est un autre de mes chums de Jinan, un Biélorusse nommé Peter.

“J’étais chez ma blonde, je viens juste de voir les huit appels manqués. Qu’est-ce tu veux sti?”

“Je me rappelle pas pantoute t’avoir appelé!”

Man, j’en ai perdu des bouts.

“Chris m’a dit que t’as manqué ton avion.”

“Je l’ai pas manqué, y m’ont pas laissé entrer!”

“Y m’a aussi dit que tu lui a envoyé un message sur WeChat, et que y a jamais, jamais vu autant de vulgarités. T’avais vraiment pas l’air content.”

“Man, j’imagine que je t’ai appelé parce que tu parles russe et je voulais que tu m’aides à leur parler. Scuse-moi, chus un peu saoul.”

“Ça s’entend. Laisse-moi savoir si y a de quoi que je peux faire, comme c’est là repose-toi et essaie de régler ça demain.”

“Cпасибо большое, отморозок.”

“Идти на хуй, французская пизда. Доброй ночи.”

Bon. Comme un idiot, j’ai pas demandé à quelle heure est le prochain vol, donc je décide de mettre les chances de mon côté et de prendre la navette vers l’aréoport le plus tôt possible. Je mets mon alarme et m’endors aussitôt.

Je me réveille avec la nausée et le mal de bloc qui accompagne un lendemain d’abus de tequila. Pas l’temps d’niaiser cependant, alors je packte mes choses et je descends au buffet de déjeuner. J’ai presque aucun appétit, mais me force à avaler des tranches de bacon mou, des oeufs à la coque et un bol de porridge au riz insipide que les Chinois aiment tant, sachant qu’un estomac vide va empirer les choses.

De retour à l’aréoport, je trouve le comptoir d’Aeroflot et je m’enquiers du prochain vol.

“T’étais supposé prendre le vol de 00:50, c’est ça?”

FUCK comment elle le sait? Est-ce que le zélé du shift de nuit les a avertis de pas me vendre un autre billet, sous prétexte que j’étais saoul et désagréable et que j’ai même essayé d’utiliser leurs ordinateurs moi-même? La nuit passée me revient par bribes, et c’est pas joli.

“Le prochain vol est à 9:30. Voici ta boarding pass, et ta nouvelle connexion pour Rome. Bon voyage!”

Encore une fois, j’ai même pas à rien payer. What the hell? Dans le passé, quand je changeais un billet d’avion, ça venait toujours avec des frais extrortionneux, surtout si c’est à la dernière minute comme ça. Mais là, je regarde mon itinéraire, et je vais juste arriver à Rome quelques heures plus tard que prévu. Chris m’envoie un message, il vient d’arriver à son escale à Istanbul, je l’informe de mes péripéties et du fait que je vais arriver à bon port en fin de soirée et que le party va continuer.

Reste que j’ai un certain feeling que tout va TROP bien. J’ai les yeux qui picotent de fatigue et déambule le vaste et vaguement sinistre aréoport comme un zombie sur un mélange de lendemain de brosse et d’encore saoul, reste que je suis un peu énergisé par la tournure des évènements.

Je dépose mon sac, qui sent encore le saint-tabarnak malgré mes efforts de frottage, sur le tapis roulant de la sécurité. Je vois aussi que la couleur bleu marine est décolorée par petites patches, à cause de l’acide gastrique. Une fois arrivé à Rome, je vais le vider et le sacrer dans la douche, et acheter des produits nettoyants.

Reste que les préposés à la sécurité portent aucune attention envers moi, après tout, avec tous les péquenots chinois qui passent là à chaque jour j’imagine faut être excentrique en maudit pour sortir du lot.

J’arrive à la porte, et peu après ils commencent le processus d’embarquement. Quand ils scannent ma passe, leur ordinateur fait pas le petit BIP, mais un espèce de BUZZ menaçant. La fille incline sa tête sur le côté en surprise, puis un autre préposé regarde l’écran. Ils échangent quelques mots, puis il déchire ma passe.

J’ai les yeux gros comme des soucoupes. Je me disais aussi que ça allait trop bien. Qu’est-ce que j’ai fait cette fois?!

… et il m’en imprime une autre.

“Business class upgrade!” me dit-il avec un sourire.

Bin. Voyons. Donc.

C’est ça la conséquence pour arriver à l’aréoport saoul et incohérent et même un peu belligérant?! Tu te fais bumper en première classe?!

C’est ainsi que pour la première fois (et la seule, au moment où j’écris ça), je prends place sur un gros siège confortable avec plein d’espaces pour mes jambes, et que je me fais amener des assiettes de saumon fumé et des coupes de champagne par un steward qui sert juste notre petite section.

Et c’est là que je comprends finalement ce qui vient de se passer: la madame blonde assise de l’autre côté de l’allée me fait un petit signe de tête en guise de salutation, et pendant une seconde je me demande c’est qui, avant de me souvenir qu’elle était à l’aréoport la veille, et dans la navette ensuite. Donc elle aussi s’est fait refuser, même si je pense pas que c’est parce qu’elle était trop saoule et avait vomi sur sa valise. Ils ont juste overbooké le vol, ce qui arrive souvent supposément. Dans ces cas-là ils demandent qui est volontaire, et si y en a aucun, ils y vont au hasard. Et quand y a quelqu’un qui est trop saoul, j’imagine qu’il se fait automatiquement désigner.

J’ai conté cette histoire à plusieurs personnes qui travaillent pour des lignes aériennes en diverses capacités, et m’ont dit que j’ai été assez chanceux. Ils auraient été en droit de juste annuler mon vol sans compensation, et si ça avait été une compagnie de carré de sable comme Etihad ou Emirates ils l’auraient sûrement fait.

Donc tout est bien qui finit bien, comme qu’y disent. Le vol passe un peu plus vite dans ces conditions de confort accrues, quoique je sois encore pris de nausées épouvantables. J’ai maintenant la trentaine, les lendemains de brosse sont plus ce qu’ils étaient.

Depuis ce temps-là je me limite à juste huit consommations avant de prendre l’avion.

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