Un beau road trip en Chine rurale profonde

JOUR 1

Je me mets en route un peu après midi, après avoir enfourné une grosse portion de dumplings faits par ma belle-mère. Elle les a faits à la main la veille, et c’est ce qu’on a mangé pour souper, mais j’aime encore mieux la version du lendemain, où au lieu de les manger fraîchement sortis de l’eau bouillante, tu fais frire les restants dans un peu d’huile et tu leur donnes une bonne croûte avant de splasher du vinaigre noir dessus. Miam.

J’ai deux semaines de vacances pour Noël, ce qui est le parfait moment pour se promener en Chine, vu que personne d’autre a congé. J’ai préparé le char la veille en déboulonnant le siège arrière pour le remplacer par une planche de bois et un matelas, et là Minigo et moi on est prêts pour quelques jours de road trip et camping.

Il y a pas beaucoup de trafic sur l’autoroute, mais reste que à plusieurs reprises je suis confronté par des estis de sacraments d’handicapés mentaux qui roulent à 75 km/h dans la voie de gauche, qui changent trois voies en même temps sans mettre de flasher, ou autres nogneries. Ça me force à faire des depassements par la droite, ce qui me remplit toujours d’un puissant sentiment de faire de quoi d’hautement immoral.  

Ma destination est Zhanjiang 湛江, d’où je pourrai prendre le traversier pour l’île de Hainan, mais je compte juste y arriver le lendemain. Après 300 kilomètres, je sors de l’autoroute et roule sur la provinciale 228, avant de bifurquer un peu au hasard sur une autre route encore plus petite qui se dirige vers la campagne creuse avec des collines au loin. Quand la route devient trop étroite et bouetteuse, on sort se dégourdir les jambes et continuer à pied.

Le sentiment de tranquilité d’être loin des villes s’estompe assez vite, alors que je longe des champs où de temps à autre un haut-parleur connecté à un détecteur de mouvements se met à faire du bruit, sans doute pour éloigner les oiseaux ou pestes terrestres. De temps à autre je croise un fermier en moto ou penché en train de travailler, la peau brune comme un Bolivien et un gros chapeau de paille sur la tête, plus souvent qu’autrement il m’ignore complètement. Éventuellement ça commence à monter en terrasses, et il y a un système d’irrigation assez élaboré, avec un réseau de tuyaux qui arrosent chaque plant individuel. De l’autre bord de la colline, je vois (et surtout j’entends) une porcherie, avec des couinements de cochon assez déprimants.

Alors ouin, c’est pas l’ambiance de campagne que je recherche, avec les petites fermes de subsistance, plutôt c’est une opération industrielle à grande échelle, avec des gros champs et des ouvriers agricoles migrants qui habitent dans des blocs appartements en béton gris. On se remet donc en route, et peu après on arrive sur le bord de la mer, où je garde un oeil sur mon logiciel de GPS pour voir si il y aurait pas un endroit de camping potentiel. La première fois que je m’essaie c’est un no-go total, un cul-de-sac qui mène à des entrepôts de poissonnerie qui sentent le beau calisse, reste que je trouve une route étroite qui longe la mer et où j’ai des pas pires vues sur des bateaux de pêcheurs à l’ancre. Éventuellement je rejoins la grande route et je constate avec un solide déplaisir que toutes les plages sur le GPS appartiennent à des hôtels et sont donc évidemment derrière des esties de barrières, et après trois essais bredouilles qui mènent à une litanie de sacres, je tourne sur une route perpendiculaire sans trop d’espoir, m’attendant à une crisse de clôture et un signe qui dit “On est en Chine ici, pas le droit d’avoir du fun” ou alors un dépotoir, mais au lieu ça débouche sur une grosse plage. Yesss!

J’admire la toute fin d’un coucher de soleil assez spectaculaire, me disant que ça aurait été le fun de pas faire autant de détours et d’arriver ici plus tôt, puis juste avant qu’il fasse trop noir, je rassemble une pile de branches de pin pour faire un feu de camp sur le sable. Avec ma bouteille de whisky, je savoure le moment. De temps à autre, des phares de moto ou de char descendent vers où je suis stationné, je m’attends à ce qu’un rent-a-cop vienne me dire “Heille laowai, on est en Chine ici, pas le droit d’avoir du fun ou de faire des feux, même si t’es sur du sable à 20 mètres de la lisière de la forêt” mais souvent c’est juste du monde qui va chercher des crustacés quelconques, à la flashlight.

À l’horizon un peu à l’est, je vois qu’un des resorts qui a clôturé son coin de plage et où je suis passé un peu plus tôt est tout illuminé, on entend des échos de musique et de temps à autre il y a des feux d’artifices. Chus un peu curieux et je me dis que si j’avais pas commencé à boire je pourrais y retourner voir de quoi il s’agit, avant de réaliser que heille, je pourrais juste y aller à pied. Dur d’estimer la distance dans la nuit, mais ça peut pas être si loin, et j’ai juste à longer une plage ininterrompue. Je mets donc Minigo en laisse et on se dirige vers les lumières. D’habitude je le laisse gambader en liberté le plus possible mais là il fait complètement noir et il est un chien des terres, pas un chien des mers, alors son comportement est un peu erratique des fois. Il a peur des vagues et je veux pas qu’il aille se rouler dans une pile de poisson pourri, comme il avait fait autrefois.

Bon, quand je dis une plage ininterrompue, évidemment qu’un nogne sans joie a pas pu s’empêcher de mettre des clôtures à un moment donné, mais rien qui peut m’arrêter, surtout qu’après avoir grimpé un segment je vois que j’aurais juste pu passer par un trou fait par d’autres gens. Il y a des épaves sur le sable, certaines en bon état et d’autres toutes décrissées, assez sinistre à voir dans la noirceur totale, et j’y retournerai le lendemain matin.

J’approche de ma destination, et le boom-boom-boom de la musique s’accentue. Je vois un gros cône tout illuminé, et soudainement je me rappelle qu’on est la veille de Noël, c’est sûrement de ça dont il s’agit. Le jeu de lumières est assez malade, à ma droite dans la pénombre totale je vois une myriade de couleurs fluorescentes sur l’eau, j’imagine qu’ils ont mis des lumières sur chaque chaloupe ou bateau de pêche ancré dans la baie.

J’arrive à une foule d’une centaine de personnes, surtout des vieillards mais quelques familles avec des petits enfants aussi, rassemblés autour d’une pyramide de bois à brûler. Un jeune gaillard en chest, ruisselant de sueur, prend une gorgée d’une bouteille en vitre puis emmène une torche à sa face pour cracher du feu, ce qui attire les “ouh!” et “ah!” de la foule. Puis un gars habillé en Père Noël commence un countdown de “10, 9, 8…” avant que le cracheur de feu allume le feu de joie, ou en tout cas essaie de l’allumer, parce qu’il prend pas pantoute. Ils ont pas mis de petit bois ou de paille, et sont sous l’illusion que juste asperger un peu de liquide inflammable sur les grosses bûches sera assez pour enflammer un gros brasier.

Éventuellement, quelques petites flammes minables pognent, et le Père Noël, tout énarvé, anime la foule pour qu’ils se mettent à danser autour du feu comme des Amérindiens. Il y a aussi une gang de filles habillées en lutins sexys. J’ai rarement vu de quoi de plus loufoque, un beach party en Chine rurale creuse à thématique de Noël, organisé par du monde qui a pas trop l’air de saisir c’est quoi les traditions de Noël, et qui fait juste mélanger plein de cossins qu’ils ont vu des étrangers faire à la télévision.

Personne a de drink en main, mais je vois à ma grande joie qu’il y a un bar un peu plus loin, où j’achète une canne de Tsingtao. Quand je retourne au party, un autre décompte s’amorce, et cette fois c’est des feux d’artifices, ce qui terrorise Minigo et il tire fort sur sa laisse pour échapper à ce vacarme. Je cours avec lui jusqu’à un banc, où je regarde le show en lui couvrant les oreilles.

Après ça le show est terminé, je me compte chanceux d’être arrivé juste à temps pour la grande finale. On retourne par le même chemin, et dans le sable proche des épaves, je pile sur de quoi qui me rentre dans le pied nu et m’arrache un TABARNAK de douleur dans la nuit. Je lève mon pied aussitôt et l’affaire reste pognée, je me demande si c’est un crabe ou de quoi du genre alors je donne une claque dessus, mais c’est un morceau de grille de métal, tout couvert de sable et de varech. Rendu au char je me lave le pied tant bien que mal avec des débarbouillettes de bébé, et je mets du Purell sur les deux trous. J’espère j’ai pas pogné le tétanos.

La nuit se déroule vraiment pas bien. Il fait trop chaud, et si j’allume le ventilateur à batteries que le beau-père m’a prêté, j’ai un côté du corps qui a froid et l’autre qui sue. En plus, j’ai fait l’erreur d’ouvrir des craques dans les fenêtres pour avoir un peu d’air et pas embuer les vitres, et on se ramasse envahis de maringouins. Minigo capote raide, essaie de les attraper avec sa bouche comme un lézard, se gratte tout le temps, et change constamment de place du lit arrière au siège du chauffeur. Je me sens ultra-mal de forcer ces conditions de marde à mon petit compagnon fidèle, en plus de pas être capable de dormir moi-même. Je me pose des sérieuses questions sur ce que je calisse là, pourquoi chus pas resté à la maison à faire de quoi de productif genre aller au gym faire du jiu-jitsu ou lever de la fonte, finir l’écriture du livre Quesstuvascrisserlà (primeur!), ou à tout de moins pas brûler de l’argent pour juste avoir un manque de confort en retour. Je considère toutes sortes de plans B, le plus drastique étant de juste reprendre la route live et de retourner à la maison, vu que je suis juste à trois ou quatre heures de distance.

Finalement je m’endors, et avec la fraîche matinale et les maringouins prisonniers qui se font tuer un par un, il est 10 heures quand je me réveille. Pas trop pire.

JOUR 2

La première chose que je vois en sortant est une madame sur un scooter pris dans le sable, avec un bonhomme qui essaie de pousser en vain. Elle me dit “过来! 过来!” (Viens icitte!) et une fois je suis rendu, “帮忙!帮忙!” (Aide! Aide!, comme si elle était pas capable formuler des phrases), ce que j’arrive à comprendre malgré son gros accent de fond de rang. Sa bécane alourdie par une grosse chaudière de coquillages est prise jusqu’aux essieux dans du sable lousse, mais en tirant un bon coup, on arrive à la sortir de là. Elle dit pas merci, et même si je suis habitué à de la communication directe, je suis quand même un peu surpris. Elle sera pas la seule que j’aiderai à décoincer durant le temps que je serai là, et je comprends pourquoi le lampadaire est couvert de stickers avec des numéros de téléphone qui disent 挖车(déterrage de char) 拖车 (remorquage) ou 救援(secours).

Je fais mon thé matinal et je bouffe une orange, en réfléchissant sur ce que je fais à partir de là. Je me sens mieux, physiquement et mentalement, après que j’aie dormi quand même un peu, et quand je fouille dans mon sac pour un t-shirt propre, celui que je ramasse au hasard est celui qui dit SPARTAN RACE FINISHER, commémorant la course que j’ai fait il y a à peine un mois, mon premier Spartan Race. Bizarrement, je vois ça comme de quoi de prophétique. Ça dit pas CHAMPION ou PREMIÈRE PLACE, juste FINISHER, dans l’esprit de cet évènement populaire qui peut être compétitif pour certains, mais qui pour beaucoup d’autres est du Weekend Warrior shit dans le but de se surpasser et se tester un peu. Ils s’en foutent que je me sois perdu en chemin, que j’aie fini une demi-heure après le premier à franchir la ligne d’arrivée, et que j’étais pas capable grimper la corde de 5 mètres au complet, mon t-shirt me dit “Good job, tu t’es roulé dans la bouette, tu as nagé dans un lac frette, et tu as couru jusqu’à la fin, maintenant va virer une brosse avec tes chums, vous la méritez”

Ce qui me fait dire fuck, je vais le finir cet esti de road trip, je vais quand même pas retourner à la maison tu-suite. Je décide quand même de changer de plan, et de pas aller à la province de Hainan. Il fait encore plus chaud là-bas, ce qui fait envisager des nuits de marde, et aussi j’ai eu la yeule à terre quand j’ai vu le prix du traversier, un gros 400 yuan aller-simple. Je me demande donc dans quelle direction je devrais continuer, si je retourne dans le coin de Yangshuo à 500 kilomètres au nord, si je longe la mer, ou si je vais dans les montagnes. Le but est juste de voir un peu de pays et de faire du camping à des places tranquilles, après tout.

Dans cette optique, je décide de rester une nuit de plus au même spot, de pas me presser, et d’éviter les longues journées de conduite. Je vais quand même conduire un peu, checker un temple à proximité, et faire un aller-retour à la ville la plus proche, nommée Dianbai 电白, de l’autre côté d’un gros lagon. Je suis plus ou moins auto-suffisant avec mon char, j’ai toujours au moins cinq litres d’eau et des réserves de bouffe et même un petit poêle, mais reste que j’ai le goût de manger autre chose que des craquelins, des ramens et des cannages, des fois. Je veux essayer la spécialité locale, les 沙煲粉, qui s’avèrent décevantes, c’est juste des nouilles molles dans une soupe avec des pinottes. La surprise est Dianbai même, je pensais à regarder la mappe que ce serait un bled insignifiant, et, bin, ça l’est, mais c’est ultra-moderne et bâti à la verticale avec un skyline plus gros que celui de Montréal.

De retour au spot de camping, il y a un autre char avec un petit jeunot basané assis sur une chaise pliante en train de se faire à manger avec de l’équipement semblable au mien, mais encore plus élaboré. On se fait la jasette, c’est un Zhuang (minorité ethnique) du coin de Guilin, et lui aussi fait un voyage de camping, quoique lui il dort en position foetus sur son siège arrière. Comme à chaque fois je croise les rares amateurs de camping en micro-RV, on compare nos équipements et on parle de coins on a visités. Il m’offre de la viande qu’il fait cuire dans un poêlon mais je suis bien repus alors je refuse poliment.

En après-midi je lis et je glande, puis je rapaille une grosse pile de bois pour un feu de camp. Cette fois, pas de coucher de soleil, vu que le ciel est trop gris. Il fait aussi bin plus frette que la veille, ce qui est une bonne nouvelle en fait, vu que je dormirai bin mieux. J’allume le feu et j’y reste un bon deux heures, à écouter de la musique et ruminer. Mon moral est bin meilleur que la veille, j’adore un bon feu de camp et juste être assis devant à penser. J’ai ouvert une bouteille de vin chilien, et je la descends au complet. Je vois qu’il y a d’autres groupes qui font des feux, mais ils sont dans la forêt de pins, et je risquerais pas une telle chose, même si ils sont entourés de sable.

Vers 21h, je rentre dans le char et je lis quelques chapitres sur mon Kindle. Je m’apprête à dormir, quand j’entends la pire calisse de chanson de marde de l’histoire de l’humanité. Je sors et je vois un haut-parleur gros comme un mini-fridge, crinqué à dix pour faire jouer une balade de musique pop chinoise dissonnante. Je vais immédiatement l’éteindre, et je m’attends à ce que le gars en train de creuser un trou à côté émette des bruits de nong indigné, mais il fait juste continuer de creuser alors que je vais pisser sur un arbre. Puis deux autres gars arrivent, une pile de bois à brûler sous un bras et une flashlight dans l’autre.

“Hein? Comment ça la musique est éteinte?”

Le gars fignole et rallume la machine à pollution sonore. Je vois à la lueur du lampadaire qu’ils ont une table pliante avec un micro, et que le trou que le gars creuse est pour mettre un barbecue. Ils vont être là toute la nuitte, à dix mètres de mon char. Si j’étais pour dormir à quelque part de sédentaire et/ou dans un lieu public avec beaucoup de monde à déranger, j’irais leur dire de décalisser si ils veulent pas que je leur enfonce le micro de karaoké dans le cul (au diable l’esprit cuntfucianiste de non-confrontation) mais là je me dis qu’ils ont au fond bin le droit d’être ici, à faire un petit party sur un coin reclus de la plage comme ça. Y est aucunement question que j’endure ce vacarme cependant, alors je prends le volant et lève le camp pour aller au village de l’autre bord de la grande route, où je me parke au premier endroit tranquille que je vois, à côté d’un petit temple.

JOUR 3

Je me réveille et le char est entouré de poulets. Alors que je bois mon thé, un fermier en grosses bottes de rubber et avec un chapeau de paille vient et me demande ce que je fais là. Je lui parle mon voyage de camping, il me dit que j’aurais dû cogner à leur porte pour demander de l’hospitalité, l’air de penser que je suis en détresse. Je lui explique que c’est pas ça le but, et que chus bin content de dormir dans le char et d’être plus ou moins indépendant. Il me demande aussi si je viens du Xinjiang, ce qui me fait bien marrer.

Il m’invite chez lui, juste à côté, ils s’apprêtent à faire du karaoké. Oui, vous avez saisi, ils aiment vraiment, vraiment chanter du karaoké en Chine. Quand même ironique, de la part d’un peuple dont la musique est autant de la grosse marde [*].

*Je dois clarifier de quoi ici: je suis probablement dans le top 1% des résidents étrangers qui a le plus d’appréciation pour la culture musicale chinoise underground, la majorité de mes collègues étant sans aucun doute incapables de nommer même juste un chanteur chinois. J’ai une section de disque dur externe remplie à craquer de musique chinoise. Je vais constamment, pathologiquement assister à des concerts, même au prix de me déplacer plusieurs heures des fois. Certains de mes artistes préférés sont chinois et chantent en chinois. Il y a objectivement des perles chinoises (ou provenant des minorités ethniques chinoises) dans tous les styles de musique, du hip-hop au black metal en passant par toutes sortes de folk et même du reggae. Je trouve que le mandarin est une superbe langue qui sonne bien dans presque tous les styles de musique, que ce soit chanté par un homme ou une femme. Et parmi les instruments de musique traditionnels typiques, certains ont une sonorité absolument fantastique et hypnotique, surtout le guzheng.

Mais asti que 95% de la musique qui joue en public suce la calisse de marde. Atonal, sirupeux, répétitif, aucune originalité, quand c’est pas juste de la dissonnance pure et simple. Goûts et couleurs et opinions personnelles et blablabla, je dis juste que moé j’haïs ça en tabarnak et ça me fait dresser le nerf du cou quand chus exposé à de la telle daube et que je peux pas l’éteindre ou l’enterrer avec des écouteurs. Voilà. Parenthèse finie.

J’accepte quand même l’offre du gentil fermier et j’en profite aussi pour utiliser sa toilette, au lieu de faire mon caca matinal dans le bois comme je fais d’habitude en voiture-camping. Quand je sors ils sont six ou sept, l’un d’eux massacrant une toune déjà à la limite de l’écoutable, jouant à un volume assourdissant. Une télé écran géant est sortie, connectée à un véritable ordinateur de karaoké, on me dit de choisir une toune. Je performe deux de mes préférées, 春天里 de 汪峰 et 是谁把我带到了这里 de 谢天笑, avant de leur serrer la main et de me mettre en route.

Je choisis une destination un peu au hasard, selon quelques critères: moins que trois heures de route, pas m’éloigner trop trop de la maison, et une place qui semble au moins un peu intéressante, sachant que je pourrai m’arrêter en chemin anyway. Dans cette optique, je choisis aussi la route plus longue au lieu de l’autoroute. Je m’engage vers les montagnes, et le chemin devient de plus en plus sinueux, des fois il y a juste une voie et des virages en épingle constants, une chance que je croise quasi aucun char et qu’ils ont mis des miroirs convexes quand ça vire à 175 degrés. Quand j’arrive à la fin de la route, à 鸡笼顶 (le Sommet de la Cage à Poules), j’arrête dans le stationnement, où je suis le seul véhicule, et je m’engage sur un sentier.

J’ai le goût de me sacrer une claque et de me traiter de mots pas politiquement corrects pour avoir douté de moi et considéré abandonner le voyage il y a à peine 36 heures de ça, parce que esti que c’est beau. Holy shit. Je voudrais être à aucune autre place à cet instant. Je suis entouré de montagnes verdoyantes et de forêt quasi intouchée, une rareté en Chine, en tout cas dans les provinces de l’est. Je sens mon âme se recharger comme un téléphone branché sur le USB alors que j’absorbe le paysage et la tranquilité totale, et je continue de monter le sentier jusqu’à temps qu’il y ait trop de branches pleines d’épines et que je retourne à la route pavée, qui monte de façon quasiment aussi à pic avant de bifurquer sur un sentier étroit qui mène à un plateau qui me coupe le souffle. Tout le long, je croise du monde juste une fois, un père avec son fils d’environ 10 ans.

Je redescends, et je stationne mon char dans un petit village. Je mange un repas simple de riz, boeuf et légumes dans un petit hôtel cute tout composé de chalets en bois, je leur achète une bouteille d’alcool local, puis je vais me faire un feu de camp avec des branches et des bûches empilées juste à côté de mon site.

Rendu bien chaud, à écouter du black metal avec un minuscule haut-parleur portatif (après avoir constaté que le son du ruisseau l’enterre à 100%, chus pas un psychopathe), je vois une vieille madame qui émerge dans la nuit. Elle me parle de façon animée, pointant la pile de bois et mon feu en alternance, mais je comprends rien à ses mots. Je vois un adolescent en moto sur le pont à côté, je l’interpelle et lui demande si il peut traduire le dialecte de hillbillies en mandarin standard, et il confirme ce que je pensais, elle disait “Quess tu fais à brûler mon bois, sti? T’à moé ça!” Elle demande 10 yuan en dédommagement, et je lui en donne 20. De un, parce que 10 c’est une somme assez dérisoire, et aussi je pense à l’anecdote au sujet du boxeur Jack Johnson, qui a payé une amende d’excès de vitesse de 50 piasses avec un billet de 100, et quand le policier a dit il avait pas de change, il a répondu “Garde toute, parce que je compte repasser par la même route et conduire aussi vite”. Chus pas sûr ils comprendraient la référence, mais elle a l’air satisfaite et via son petit-fils qui traduit, elle me dit que je peux en brûler autant que je veux.

JOUR 4

Bien reposé et d’humeur joyeuse, je décide que cet endroit est un des plus cool où chus allé depuis un maudit boutte, et que je vais y rester au moins une autre nuit. Je vais visiter un peu le village, je retourne grimper jusqu’aux grasslands, et je passe une fin d’après-midi relaxe, tout seul ou à jaser avec les gens du coin. C’est documenté en vidéo ci-bas.

JOUR 5

Je glande tout l’avant-midi, à boire des litres de thé, et je commence aussi à écrire ce journal. À plusieurs reprises, des gens viennent me visiter, soit du monde à qui j’ai déjà jasé la veille ou des nouveaux, évidemment curieux de voir ce que le Blanchâtre fait là, après en avoir entendu parler de la part des autres villageois. Certains parlent mandarin plutôt bien, d’autres c’est laborieux. Pour les plus âgés, je comprends à peu près 50% de ce qu’ils me disent, et 2% de quand ils parlent entre eux.

J’aime tellement la vibe de ce village que je niaise à peine quand je dis que je veux acheter une maison là et y passer une partie de l’année, à ma retraite. En tout cas, je veux investiguer pour des endroits semblables, mais peut-être plus proches d’une épicerie ou autres magasins, et pas accessibles avec une route aussi longue et étroite et accidentée. Je resterais bien une journée de plus, mais je me dis il y a d’autres coins à voir aussi, et donc je me remets en route, en direction de Yunfu 云浮. Je sors mes lunettes de soleil, mais elles sont vieilles en crisse et le métal qui tient les lentilles est rouillé et rend l’âme. Fuck!!! Je fais donc une réparation broche-à-foin avec le tape médical que j’ai dans ma petite trousse de toilette. Si c’est broche-à-foin et que ça marche, est-ce vraiment broche-à-foin?!

Je redescends la montagne et je m’engage sur les routes provinciales 371, puis 280, vers le nord. J’arrête manger à une petite ville de find de vallée nommée Magui 马贵, puis je continue. Ça monte, ça descend, ça serpente, et j’ai quasiment toujours un joli paysage de type appalachien dans mon pare-brise. Belle journée, donc.

Un moment donné, je vois une pancarte qui annonce qu’il y a plusieurs sources thermales dans le coin. Intrigué, et avec le besoin pressant de prendre une douche, je fais une petite recherche sur mon téléphone. Certaines sont des genres d’hôtels-spas, mais d’autres sont minuscules, et je me rabats sur cette option. J’arrive là et c’est juste une petite maison de ferme avec un building attaché qui ressemble à un petit motel, avec quatre portes numérotées de 1 à 4. La vieille madame ouvre la porte d’une d’elles, et il y a juste un bain rond avec de l’eau chaude sulfureuse et une toilette et douche. 50 yuan pour macérer pendant une heure, et le chien peut être dans la pièce avec moi, mais pas dans l’eau. Ça fait du bien, et je suis tout propre pour la première fois après cinq jours de débarbouillettes.

Il est maintenant 16 heures, et je check aux environs pour un site où camper. Il y a un temple avec une grosse plateforme pavée qui donne sur une rivière et une vallée, joli endroit, et le monsieur sur place accepte que j’y passe la nuit. Je débouche la Pabst Blue Ribbon de contrefaçon que j’ai achetée plus tôt, et j’écris quelques pages de ce journal. Quand il fait presque noir, je mange un restant de poulet rôti du midi et je me couche assez tôt. Pas de feu de camp, pour la première et seule fois de tout ce voyage.

JOUR 6

Vers 6:30, je me fais réveiller par des ronronnements de moto et des voix. Peu après, un assourdissant vacarme commence, juste à côté de ma portière droite. Je glisse le rideau et j’essuie la buée pour voir cinq ou six bonhommes en train de tapocher sur des tambours et des cymbales et une grosse cloche en chantant des incantations religieuses. Ils amorcent une cérémonie qui recevra quasiment cent personnes, l’érection de deux énormes mâts de drapeaux. C’est une expérience absolument unique et immersive et je décide assez vite que quelques photos n’y rendraient pas justice, alors j’ai fait un vidéo. Je vais le monter et le publier sous peu, si vous lisez ceci avant la mi-janvier, revenez faire un tour ou alors abonnez-vous à la chaîne YouTube si ç’pas d’jà faite.

Je refuse poliment leur invitation à dîner avec eux et je me mets en route. Encore une fois, les beaux paysages de vallées sont au rendez-vous une fois que la brume se dissipe, même quand j’entre sur l’autoroute. Comme à chaque fois, je suis impressionné en maudit par la superbe qualité de l’asphalte lisse sans une craque, et par l’accomplissement de génie civil de creuser autant de tunnels de 3000 ou 4000 mètres. Avec le zéro trafic en ce beau lundi, j’arrive à ma destination en à peine deux heures. Je pensais sortir de l’autoroute et aller checker un petit resto en campagne mais au lieu je broute des nouilles dans une halte routière, où j’en profite pour mettre du gaz et remplir mon thermos d’eau bouillante.

J’avais choisi le Lac aux Paons 孔雀湖 complètement au hasard, juste à cause que c’est sur le chemin du retour et parce que les quelques photos sur internet sont jolies. Je me fais emmener par mon GPS à l’entrée d’un genre de site d’écotourisme, qui est fermé par une porte accordéon, classique Chine. Alors je m’essaie à un autre endroit proche des rives, et bien qu’il y ait une autre estie de barrière du calisse, elle fait juste bloquer des chars, et des piétons peuvent faire le tour. Je vais prendre une petite marche, c’est décevant, il y a juste un genre de barrage, des cages d’aquaculture et un trio de chiens qui ont pas trop l’air accueillant. Alors je continue sur les petites routes, faisant le tour du lac dans le sens horaire. J’arrive sur sa rive sud, où il y a une genre de piste cyclable et des bonhommes en train de pêcher.

Je mets ça sur la shortlist de possibles places où camper, puis je vais faire un tour à une petite auberge voir si ils vendent de la bière froide. Ils en ont pas, mais j’ajoute le contact d’un gars assis dans le jardin, nommé Ivan, qui aime camper aux environs et peut me suggérer des places, avant de faire un détour de quelques kilomètres me chercher des bouteilles. Cette région est pleine de vieux villages avec des maisons en roche grise, c’est assez charmant en fait.

J’arrive au bout d’une route qui mène drette au lac, et je demande au monsieur en train de balayer devant sa maison juste à côté si je peux passer la nuit là. Il dit que oui, bien sûr, mais que je devrais me tasser un peu plus proche de la rive pour laisser passer les pêcheurs qui utilisent ce sentier des fois. Sur ces entrefaites, sa femme arrive avec un panier plein de légumes, elle me regarde curieusement, et demande à son mari chus qui. Même de loin et avec leur accent qui est crissement pas le même que ceux des lecteurs de nouvelles, je comprends qu’il dit “On dirait un étranger, il veut se parker là pour la nuit”

Sur ce, je veux adresser un genre de paradoxe. Des fois, tu reçois des réactions assez fortes de la part des Chinois, dans ce pays où les étrangers sont très rares. Tu penserais que si tu te fais dévisager avec la yeule ouverte, pointer du doigt ou prendre en photo dans une grosse ville, ou alors si tu causes des équarquillement d’yeux et une panique de la part de la serveuse au restaurant quand tu passes la porte et un soulagement visible quand elle voit que tu parles chinois, ça devrait être astronomiquement pire dans les contrées rurales profondes, non? Hé bien selon ma longue expérience, c’est pas trop le cas, et des fois chus moi-même un peu surpris de comment indifférents les gens sont à ma présence. J’y ai pensé, et voici mon hypothèse:

1- Les gens qui disent “laowai!” ou demandent à te prendre en photo dans les grosses villes sont eux-mêmes des nongs de fond de rang fraîchement arrivés ou juste de passage. Un vingtenaire qui est né et a grandi à Shanghai ou Guangzhou et voit constamment des expatriés dans le métro ou au centre d’achats a pas de telles réactions.

2- Les Chinois pas trop habitués à voir du monde différent s’attendent d’une certaine façon à croiser des gens d’une autre ethnie qu’eux quand ils sortent de leur bled de tiers-88 pour aller dans une métropole un peu plus cosmopolite, ce qui les dégêne, alors que si c’est l’inverse et que c’est moi qui passe dans leur coin, ils sont terrorisés à l’idée de m’adresser la parole ou même de juste attirer mon attention.

3- Les gens des campagnes creuses (je parle de vraiment creux, les places 0.00% touristiques où je me ramasse en road trip ou en cyclotourisme) ont un cercle social tellement petit que quelqu’un qui vient de l’extérieur, qu’il soit caucasoïde ou jaune, cause la même réaction. Je suis pas stupide au point de prétendre qu’ils savent pas que je suis pas chinois (quoique c’est déjà arrivé quelques fois, voir ci-haut avec le fermier de karaoké qui pensait que chus une minorité ethnique), juste que notre interaction sera au fond pas si différente que celle avec quelqu’un d’une autre province, qui parle pas leur langue (je vous rappelle que l’homogénéisation du pays avec le mandarin est pas tout à fait complète) et qui a pas grand chose en commun avec leur mode de vie, quand on y pense.

4- Pis, bin, les campagnards en train de cultiver leur champ ou de transporter des cossins ou peu importe quoi, bin ils sont trop occupés pour me donner trop d’attention. Chus pas un personnage principal, juste un figurant, un qui s’avère être plus barbu et tatoué, mais un figurant quand même.

Je débouche ma bière, une blanche non-filtrée qui s’avère assez savoureuse. Elle est de marque Zhujiang (Pearl River), comme la lager cheapette que j’avais décrite comme infecte dans le vidéo du Jour 4, mais depuis un tout petit bout, les grosses brasseries chinoises ont commencé à faire des produits premium, souvent de style allemand mais des fois des NEIPAs aussi, qu’ils vendent en bouteilles d’aluminium d’un litre et qui sont souvent pas pires pantoute. J’écris et je lis et je rassemble du bois pour un ultime feu de camp. J’y reste longtemps et je finis mes réserves d’alcool: une bière Wusu, un fond de tequila blanche Cuervo, et un alcool herbal chinois bizarre. À la fin chus un peu plus saoul que je devrais mais heille, chus en vacances.

JOUR 7

Je vais prendre une marche jusqu’au bout d’une péninsule à dix minutes de là, où Ivan, le gars qui m’a ajouté sur Wechat la veille, m’a dit qu’il y a des sites de camping. C’est fermé aux véhicules alors ça aurait été un no-go pour moi, mais il y a des traces de feu de camp qui montrent que des gens viennent en effet camper ici. Il y a aussi des énormes piles de vidanges, vu que le leave no trace est un concept complètement étranger aux Chinois, eux ils sont plus du type leave as many fucking traces as possible.

Je bois du thé longuement en regardant le lac, puis je lève le camp. Je repasse par l’auberge d’hier, où je pensais à tort qu’Ivan travaille, mais non, c’est juste un de leurs amis qui vit dans le coin. Je lui envoie un message, il dit il s’en vient, et entretemps la boss me fait visiter, c’est sacrément joli comme endroit. Je vais considérer venir ici une fin de semaine avec ma chérie, vu que c’est à juste deux heures de route de chez elle.

Ivan arrive sur son vélo. Il vient de Guangzhou et avait pas mal de chums étrangers quand il était aux études, donc il parle anglais, mais parle avec moi 100% en chinois pareil. Il est designeur graphique et illustrateur et vu qu’il est en télétravail il a loué une petite maison de ferme dans ce coin tranquille. On s’assoit à la table de thé et on jase autour de verres de thé rouge, et éventuellement le couple de proprios vient nous joindre. Avec son gros accent cantonais, le patron me demande:

– Ah, tu viens du Canada hein? Le président américain, comment y s’appelle déjà, y est un peu fou n’est-ce pas? Il a pas dit il veut annexer le Canada?

– C’est des balivernes, tout ça. (les Chinois utilisent 放屁, le mot pour “pet” comme nous on utiliserait “bullshit”) Juste de la pression économique. Et là, y a pas la marine chinoise autour de Taïwan? C’est la même chose. Ils disent ils veulent envahir mais c’est juste des négotiations.

– Envahir? Tu te trompes de mot. Tu peux pas envahir ton propre pays, voyons! Taïwan c’est une partie de la Chine.

Des fois, je me demande à quel point les Chinois parlent de cette question au second degré, comme les fans de lutte qui disent “Heille, t’as vu ça, Stone Cold Steve Austin a attaqué Kurt Angle dans sa chambre d’hôpital!”

– Y ont pas l’air de penser ça. Et quand chus allé, il fallait je passe une frontière avec mon passeport.

– Ça, c’est à cause de “Un Pays Deux Systèmes”, comme Hong Kong et Macao. Mais les gens de Taïwan c’est tous des Chinois qui se sont ramassés là durant les années 50.

– Tous les étrangers arrêtent pas de parler d’une guerre imminente avec Taïwan depuis chus arrivé ici. Jamais arrivé encore. Ils parlent jamais de l’île de Jinmen et tous les canons pointés sur Xiamen.

– C’est sûr, si y a une guerre, ça va être un bain de sang. On veut pas que ça arrive. Les Chinois peuvent tuer des étrangers, ça c’est correct, mais des Chinois qui tuent des Chinois, c’est mal. C’est comme l’Ukraine et la Russie, cette guerre aurait pas dû arriver, les deux sont des Soviétiques.

Je suis pris au dépourvu par sa franchise. D’un côté certaines choses qu’il avance sont incroyablement based, mais il y a aussi des points avec lesquels chus pas trop trop d’accord. Je suis rendu au niveau de chinois où je peux discuter de tels sujets, mais je me frappe inévitablement à un mur de manque de vocabulaire et j’imagine que j’ai autant peu de nuance dans mes propos qu’un petit monsieur de 50 ans qui habite dans un coin rural du Guangdong.

On discute d’autres sujets plus légers pendant un bout. Ils m’invitent à dîner avec eux, mais j’ai pas très faim, ces temps-ci je suis habitué à juste manger un repas par jour. Juste avant midi je me remets en route, et après un peu plus de verdure, j’arrive à l’extrémité de l’énorme conurbation du Delta de la Rivière aux Perles, cette région qui doit bien englober 60 millions de gens et où tu es jamais loin d’un groupement de buildings de 30 étages et plus. Le contraste entre la campagne et les métropoles ultramodernes est assez frappant, et je suis content de pas pogner de véritable trafic en chemin vers Shunde 顺德, où mon épouse habite.

En tout et pour tout, un excellent petit voyage, malgré le départ rocailleux, et une belle façon de clore 2025.

2 thoughts on “Un beau road trip en Chine rurale profonde

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