La fois où les Calanques étaient fermées au public, et on est allés pareil

No stress man, si tu veux l’calme

Tu prends tes mômes et ta compagne et tu t’casses à la campagne

Si tu veux d’l’action, tu sais où ça se passe

Marseille Un-Trois, dans le sud de la France

         

Grand fan de hip-hop français classique, je nourrissais le rêve d’aller visiter Marseille depuis de nombreuses années, et d’emblée on remarque que c’est une ville bien différente des autres villes d’Europe. Certains chantent ses louanges en disant à quel point elle est multiethnique, bin ils ont tort. C’est pas multiethnique, c’est biethnique: que des Arabes et des Noirs. Y a pas d’Indiens, pas de Chinois, pas de Latinos, même pas de Blanchâtres. En tout cas on en voit aucun, dans les deux kilomètres à pied entre la gare et notre hôtel.

Ma douce me demande “Est-ce qu’on est en Afrique, coudon?” Il est vrai qu’on se croirait au Maroc, ou aux Comores, et qu’on entend autant d’arabe et de langues sub-sahariennes non-identifiées que de français dans la rue. Le white flight est un phénomène qui a bel et bien eu lieu à Marseille et ce, il y a longtemps.

On arrive à notre hôtel, et on s’installe dans notre chambre très utilitaire, avec cuisinette, clairement destinée à une clientèle plus business. On a un petit balcon cependant, qui donne sur un terrain vague et des HLM louches couverts de graffitis.

IMG_7413En sortant, je ramasse une carte de la ville, et je demande quelques conseils au préposé (qui est bien sûr d’origine maghrébine). Diplomatiquement, je m’enquiers:

“J’ai cru entendre que Marseille a des problèmes de sécurité, y a-t-il des endroits à éviter?”

Il sort son stylo, et se met à faire des cercles sur ma carte, jusqu’à temps que la ville ressemble à un gros diagramme de Venn.

“Quartiers nord, ça il faut pas y aller, toute la banlieue là, c’est trop dangereux. Panier, Noailles, il faut faire gaffe quoi. Autour de la gare, faut pas y aller à pied…”

“Attendez, vous dites les quartiers nord c’est pas safe? Mais ici on est dans les quartiers nord, non?” Je pointe le X qui marque l’hôtel, dans un des cercles qu’il a définis comme hors-limites.

“Faut prendre le métro. La station est juste là. Faites attention, quoi, il y a quand même des agressions dans les trains ou sur les plateformes, surtout autour de la gare.”

Je lui dis qu’on est venus à pied de la gare, il écarquille les yeux. Je hausse les épaules. En faisant preuve de la vigilence à laquelle je suis habitué après moults périples dans le tiers-monde, je me suis pas senti menacé une miette, les gens faisaient pas attention à nous du tout. Je le remercie cependant pour ses informations.

Heureusement, le seul spot sur la carte de la ville qu’il a pas encerclé est juste de l’autre bord du terrain vague. On mange un kebab et on va y prendre une marche.

Marseille a été fondée 600 ans avant Jeeze par des colons grecs, et a encore plusieurs buildings très anciens, datant même de l’époque romaine. La plupart sont dans un état pitoyable, couverts de tags grossiers, jonchés de vidanges et avec des fenêtres barricadées. C’est vraiment pas une ville qui donne une bonne première impression.

IMG_7381Passés l’arche, on arrive dans le secteur du vieux port, quand même un peu plus charmant. On voit les premiers non-Africains depuis qu’on a quitté Nice, des Français et Allemands qui se promènent en couple ou en famille, caméra à la main. Des touristes. Il y a aussi quelques individus de race blanche, en polo de couleur vive, au bureau d’informations touristiques. Ils nous informent que le traversier pour le Château d’If part pas, à cause du mistral.

“C’est qui ça, le mistral?”

“Euh, monsieur, le mistral est le nom que l’on donne au vent du midi”

“Ouin mais là y est deux heures et demi”

“Le midi, c’est le sud, voyons”

“Heille, ris pas de moé, toé là, là”

IMG_7397Quoiqu’il en soit, nos plans pour l’après-midi sont chamboulés. Dommage, j’avais bien envie d’aller checker cette vieille forteresse devenue prison, où le Comte de Montecristo a été emprisonné (fictivement).

On continue de se balader, puis on retourne dans le ghetto juste à temps pour l’heure d’la bière. Le dépanneur de quartier en vend pas, et en fait vend pas mal juste des produits en vrac ou avec des étiquettes en arabe. L’épicier tunisien semble un peu offusqué quand je lui demande où on peut acheter des boissons alcoolisés, et c’est presque s’il me demande “Wesh, tu penses t’es où toi ah? En France?!” Je bredouille des excuses face à mon comportement si peu halal et je sors à reculons, sous le regard désapprobateur des femmes vêtues de hijabs qui font leurs courses.

Alors on se rapplique sur le bar-tabac. Now we’re talking! Les bars-tabac sont malheureusement en voie de disparition, une relique du passé comme les véritables tavarnes montréalaises, et celui-là semble être figé dans les années 1950: un comptoir tout graffigné, un patron maigre et chauve qui semble être en beau tabarnak en permanence, et trois vieillards assis sur des chaises de métal qui s’astinent, avec des accents provençaux presque incompréhensibles. Chus absolument sûr qu’au moins un d’eux s’appelle Julot. J’ai un énorme sourire dans face, on se croirait dans un vieux film de Louis de Funès.

On commande des bières pression et un pastis. Zhuzhu, ma douce, prend une gorgée, fait une grimace de dégoût, et affirme que c’est l’affaire la plus dégueulasse qu’elle ait bu depuis longtemps. Moi-même chus pas un gros fan de boissons anisées, mais c’est un crime de visiter un bar-tabac marseillais, sûrement le dernier dans ce quartier avant qu’il soit remplacé par une kebaberie ou un salon de thé marocain, sans en commander un.

Alors que je reçois ma deuxième Kronembourg, je demande au patrong où un infidèle peut trouver du vin ou de la bière. Il réfléchit un peu.

“Y a le Carrefour quoi, mais il est à deux bornes d’ici, et il est déjà fermé à cette heure.”

“Quoi? Il est à peine dix-huit heures. Il fait encore gros soleil.”

Il hausse les épaules. “Les Français, ils aiment pas travailler.”

Je ris, lui non. C’était pas une blague. Néanmoins je traduis pour Zhuzhu, qui en tant que Chinoise, trouve bien comique comment relaxe les pays méditéranéens sont et comment les magasins ouvrent tard, ferment tôt, et parfois avec une longue siesta entre les deux.

Il me confirme aussi qu’en effet, les Français de classe ouvrière qui habitaient ce quartier sont presque tous partis. Ses affaires vont pas si mal cependant, vu qu’il reste quelques BS et pensionnés qui peuvent pas se passer de leurs cigarettes, leurs billets de loto et leur gros rouge cheap ou leur pastis, ainsi que bien sûr leur astinage.

Le lendemain, on prend le métro jusqu’au stade de l’OM, où on change pour un autobus qui nous emmène en dehors de la ville, à l’entrée du parc national des Calanques. Ces fjords de bord de mer sont hautement recommendés par tous mes chums français, et les photos que j’ai vues sont assez époustouflantes. En partant tôt, on peut suivre le sentier jusqu’à Cassis, joli petite ville portuaire qui fait supposément un excellent vin, et d’où on peut revenir à Marseille en bus facilement. Les deux on a pas mal hâte de faire un peu d’exercice.

C’est fermé.

Une grosse barrière bloque le sentier, avec une pancarte qui dit DANGER – VENTS VIOLENTS. Je suis bouche bée, et bien vite je suis en beau maudit d’être venu si loin pour rien.

“On y va-tu pareil?”, Zhuzhu demande.

🙂

C’est une des raisons pourquoi je vais la marier.

On marche le long de la clôture en bois, et hors de vue des possibles badauds sur le campus universitaire voisin, on l’enjambe. Bien vite, on est sur le bord de la mer, d’un bleu éclatant, faisant contraste avec les rives rocheuses à pic. Bien sûr il y a aucun humain nulle part, sauf un yacht blanc ancré dans le fjord en contrebas.

IMG_7465C’est vrai qu’il vente en simonaque, et plusieurs fois nos chapeaux s’envolent et aterrissent à quelques dizaines de mètres. Je me demande si ça vaut vraiment le coup de fermer le parc complètement. Si jamais un gendarme nous pogne, on planifie de faire semblant de pas parler français.

Initialement, le sentier est plutôt bien indiqué, avec des bandes rouges et blanches peinturées sur les parois rocheuses, mais bin vite ça devient un exercice de confusion. On essaie de prendre un racourci, et on se perd encore plus. Il y a pas d’arbres nulle part, juste des petits buissons tout secs, alors c’est pas comme si on a pas de visibilité, c’est juste que certaines roches sont plutôt lousses, et avec le ministral ou whatever comment ils appellent ça qui souffle à 150 km/h, on manque de se casser la yeule plusieurs fois.

Après quelques heures, on se rend à l’évidence, on se rendra pas à Cassis. Chaque fois qu’on pense avoir trouvé la trail, quelques minutes plus tard on arrive à un cul-de-sac ou une falaise qui descend de façon périleuse. On bifurque plein nord, et on arrive sur une route de ferme qui nous mène éventuellement à l’université, où on boit une bière de consolation et on prend le bus jusqu’en ville. All in all une bien belle journée.

Des gens nous expliqueront plus tard que le véritable danger qui a poussé les autorités à fermer le parc est la possibilités de feux de forêts, même avec les petits buissons minables. C’est tellement sec et le vent est tellement fort que si le feu pogne là-dedans, dans l’espace de quelques minutes on peut se faire engoufrer dans une fumée épaisse, ce qui sonne comme une façon assez atroce de mourir.

Ah bin. Alors qu’on sort de la station de métro sous le regard hostile d’une gang d’adolescents arabes capuchonnés en train de fumer du pot, je me dis que ce genre de prise de risques va plutôt bien avec l’ambiance glauque et rough de Marseille.

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