Ussuriysk, уадафак?

Il est 5 heures du matin, et je suis assis dans la salle d’attente mal chauffée de la gare d’Ussuriysk, à me les geler et regarder le temps passer lentement. Ussuriysk est l’avant-dernier arrêt du Trans-Sibérien, l’imposante et légendaire ligne de train qui relie l’Europe à l’Océan Pacifique, et aussi l’avant-dernière étape de mon périple russe, avant de me rendre à Vladivostok et prendre un avion vers mon chez-nous en Chine. Je viens tout juste d’arriver.

Qu’est-ce que je crisse là? Je me le demande souvent.

Je suis un peu limité dans ce que je peux faire pour passer le temps : le seul livre que j’ai est l’ennuyant Guerre Et Paix, au sujet duquel je me suis dit naïvement « Heille, je vais en Russie sti, autant lire de quoi de russe! ». Or, y a rien d’autre dans ce fucking livre plate que des aristocrates qui parlent et qui se causent du drama comme des petites filles de 14 ans sur des forums internet, et je suis pas capable de lire plus que 5 pages à la fois avant de vouloir le garrocher au bout de mes bras.

Je peux pas vraiment sortir prendre une marche non plus : le thermomètre sur le mur extérieur affiche un épouvantable -40, et il fait noir comme dans le cul d’une vache. J’essaie de trouver un petit dépanneur ou une cantine ouverte, mais la gare est isolée en périphérie de la ville, dans le milieu du nowhere, alors après un kilomètre je rebrousse chemin et me rassois dans la salle d’attente avant de me geler le visage et les pieds complètement.

Et j’attends. Chus rendu bon à ça, attendre, après tous ces voyages autour de la planète. Le monde voit les photos de paysages spectaculaires et entend les histoires rocambolesques (ou lit les blogues écrits par des gens qui ont trop de temps libres), mais peu se rendent compte que voyager implique d’attendre BEAUCOUP. T’attends après ton avion. T’attends après ton visa. T’attends d’être arrivé. Et des fois, t’attends d’être de retour à la maison, à pouvoir fumer du weed en jouant au PlayStation sur TON sofa dans TON appart’, sans avoir à dealer avec la fatigue constante, un budget serré, toujours avoir à tout organiser toi-même dans un pays sous-développé où personne parle ta langue, tout en sachant que un ou deux mois plus tard tu voudrais rien d’autre que reprendre la grande route.

Moi, j’attends qu’il soit 7 heures, pour que je puisse appeler Vika, mon contact dans ce trou perdu au fin fond du fucking monde.

J’ai pas payé pour un seul hôtel à date en deux semaines au pays, grâce à CouchSurfing et ses généreux membres, et là j’avais un hôte ici aussi. C’est pas mal la seule raison de mon arrêt ici en fait, de pouvoir découvrir une ville totalement hors du sentier battu (pas comme si Blagoveshchensk ou Birobidzhan étaient des spots ultra-touristiques non plus) avec une personne locale, qui en plus s’avère être une hot chick qui habite seule.

Mais là Dilnoza (c’est son nom) s’est désistée à la dernière minute à cause d’un déplacement avec sa job, et est pas en ville. Elle me laisse quand même rester dans son appartment vide, ce qui est très cool de sa part, un mélange d’hospitalité russe, altruisme couchsurfesque, et confiance inébranlable (elle m’a jamais rencontré, ni même parlé autre que par des courts courriels). Son amie Vika a la clé.

J’emprunte le téléphone d’un inconnu, compose son numéro, et la conversation suivante s’ensuit, dans la langue de Sergei Fedorov, dont j’ai évidemment appris quelques phrases en me démerdant dans ce pays intimidant où tu vas pas chier loin avec juste de l’anglais:

Elle : Allo?

Moé : [cœur qui bat la chamade] Euh… euh… salut. T’es Vika?

Elle : [longue pause] Ouin. C’est qui ça?!?!

Moé : Euh… je touriste. Je ami Dilnoza. Toi avoir… [crisse comment qu’on dit ça déjà?] …clé?!

Elle : [super longue pause] Quoi?

Moé : [ah calisse!] Toi… amie de Dilnoza, oui?

Elle : Aaaaaaaaaaah… je sais, je sais. [long monologue ininterrompu que je comprends pas du tout] T’es où?

Moé : [holy shit holy shit j’ai compris ç’qu’a dit!!!] Euh… à la gare.

Elle : OK. Attends. Bye.

Soulagé d’avoir pu me faire comprendre, je remercie le hooligan patibulaire qui m’a prêté son cell, et je m’assois à l’entrée, pour être visible. Y a presque personne dans la gare de toute manière. Je regarde de temps à autre vers la porte, voir si y a pas une fille qui vient d’arriver et qui a l’air de chercher quelqu’un.

Après genre une demi-heure, un gros bonhomme qui a l’air arabe fait son entrée et vient direct vers moi. Il me fait signe de le suivre. WTF, c’est certainement pas Vika, mais je le suis pareil. On met mon sac sur le siège arrière de son gros SUV, puis on se met en route. On a pas échangé un seul mot encore.

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Finalement, je lui demande : T’es-tu Russe?

Lui : Non, je viens de l’Azerbaijan. Toé?

Moé : Canada.

Pour la première fois, il sourit. Un énorme sourire qui lui fend sa grosse face en deux et expose une rangée de dents en or. Il me donne une énorme tape sur l’épaule qui se veut amicale mais qui me déboîte presque la clavicule, avant d’éclater d’un rire viril.

« HAHAHAHAHA!!! CANADA, DA? CANADA MARIJUANA!!! »

Il amène ses gros doigts bagués à sa bouche et fait semblant de fumer un joint invisible, puis me fait un gros thumbs up. Asti, j’la pogne pas. C’est pas la première fois que des Russes random me parlent de weed dès que je leur dis que je viens du Canada. C’est la seule chose qu’ils connaissent sur ce pays on dirait, ça et le hockey bien sûr (qu’ils prononcent hhhhhHHHHHackey, avec le h guttural comme si tu t’étouffais avec 5 arètes de poisson en même temps).

Alors qu’on longe des champs couverts de neige et qu’on roule sur la petite route de campagne en direction de la ville, je me rends compte que j’ai oublié de m’attacher. Je pogne la ceinture, et l’Azeri me dit « Niet niet niet… pas besoin. » « Pourquoi?! » Il me montre que lui non plus est pas attaché, et me dit de quoi que chus pas trop sûr de comprendre… genre « J’ai pas peur de la police, moé » J’assume que j’ai juste mal compris parce que mon russe est trop merdique, il remarque mon expression confuse, alors me l’explique en termes plus simples. Tenant le volant avec son genou, il dit « Militsia… » en tapant de son poing droit dans sa main gauche de façon répétitive. Il voit un char de police stationné dans le fossé, son regard s’allume, il baisse sa vitre, et leur crie des bêtises, avant de se retourner vers moi et de partir d’un gros rire gras. « Marijuana, Kanada, marijuana… »

C’est on-ne-peut-plus clair, mais chus encore extrêmement confus… pourquoi chus dans un gros Jeep avec un gangster de la Mer Caspienne? Ah oui… c’est vrai. Il m’amène trouver une fille russe random que j’ai jamais rencontrée, pour qu’elle me donne la clé de l’appart de son amie, que j’ai tout autant jamais rencontrée. Makes sense.

On se stationne devant un vieux building en briques, et Vika en sort. Autant que le chauffeur est un stéréotype de bras-droit-du-méchant dans un film de mafia russe, Vika est un méga-stéréotype de fille slave. Holy hell. Elle porte un petit manteau blanc, des jeans tellement serrés qu’ils peuvent exploser si elle se penche, et bin sûr, des talons hauts de 4 pouces, et avec ses yeux verts perçants, sa silhouette et ses hautes pommettes, serait extrêmement jolie si elle coupait pas ses cheveux blonds-châtains comme une écolière chinoise, se beurrait pas la face de maquillage turquoise, et avait moins l’air en calisse contre le monde entier. Le stéréotype du russe-qui-sourit-jamais est un peu exagéré, comme j’ai pu le constater au court des deux dernières semaines au pays, mais comme tous les stéréotypes, il vient de quelque part. Vika est juste… bête. Aucune cordialité dans ses mots et gestes.

Mais whatever, elle a la clé, alors je m’en calisse bin si elle veut pas être mon amie. Je rembarque dans le Jeep de l’Azeri, qui m’amène un coin de rue ou deux plus loin. Il me souhaite bonne chance, et me donne un morceau de papier chiffoné avec son numéro de cell dessus, si y a un problème. Je le remercie cordialement, serre la mitte de catcher qui lui sert de main, et monte les marches jusqu’à mon chez-nous temporaire.

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L’appartement de Dilnoza est dans un vieux building communiste laitte en béton (comme 95% des bâtiments d’Ussuriysk), mais est plutôt joli et cozy une fois passé la porte d’entrée. Un plancher de bois franc, une énorme fenêtre qui laisse entrer la lumière matinale, un décor simple mais juste assez hipster pour que ça ait bon goût, et des tonnes de livres en anglais et en russe empilés partout. Classique appart’ d’étudiante célibataire (pas que j’en aie visité tant que ça).

Il y a aussi plusieurs photos ici et là, montrant ma jolie hôtesse avec ses amies d’université tout aussi hawt. Elle est pas « russe » pure laine, comme son nom, ses longs cheveux noirs et ses traits exotiques l’indiquent, mon guess est qu’elle vient de l’Ouzbekistan ou quelque part dans ce coin-là, ou peut-être qu’elle est une descendante directe des Mongols. Je dois dire que j’étais pas mal excité à l’idée de rester avec une telle chick quand elle a accepté ma demande de CouchSurfing, et c’est plutôt dommage qu’elle soit pas là.

Et parlant de ça, c’est quand même incroyable ce que certaines personnes sont prêtes à faire au nom de l’hospitalité. Je l’ai jamais rencontrée, je lui ai même jamais parlé, autre que par 2-3 courts e-mails, et là je suis dans son appartement, seul, sans supervision (à moins que le gangster Azeri soit dans le building en face, après me regarder avec des jumelles). Son ordinateur et ses CDs sont là, et y a absolument rien qui m’empêche de les prendre et de décalisser, ou de trouver son tiroir plein de sous-vêtements et me frotter le visage dedans. À part le fait que ouin, chus pas un sale voleur ou un Japonais. Je trouve que le monde en général exagère avec leur paranoïa et devrait faire plus confiance, mais quand même, ouvrir sa maison comme ça à un étranger quasi-total est une méchante belle démonstration de générosité.

Je fais un somme pour une heure ou deux, puis je retourne dans le froid. Il fait un frette à s’en geler le scrotum, même en plein jour avec le soleil qui tape. À tous les jours depuis chus arrivé en Russie, il a fait rarement en haut de -30, avec des -40 ou -45 le soir (et le soleil se couche tôt en maudit), alors je peux pas passer tant de temps dehors, avec mes bottes cheap-ass chinoises et mon manteau de cuir plus adapté à l’automne qu’à l’hiver.

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Pas comme si y avait tant à faire et à voir non plus. Ussuriysk est pas très grand, a juste 100 ans d’histoire, pas d’architecture intéressante, et zéro tourisme. Et à cause du froid glacial et du fait qu’on est mercredi, y a presque personne dans les rues. J’essaie vainement de trouver de quoi à faire, et finalement j’aboutis au cinéma. Le film est évidemment en russe, mais j’arrive à plus ou moins comprendre l’histoire classique de kidnapping et de père riche en tabarnak qui envoie ses gardes du corps traquer le kidnappeur, jusqu’à ce qu’ils se mettent à sortir plein de flashbacks et que je comprenne pus rien. J’apprécie quand même le fait que je puisse boire une bière dans le cinéma.

Plus tard en après-midi, je passe devant un énorme surplus d’armée, le genre de magasin dont je suis obsédé. Et celui d’Ussuriysk me déçoit pas, loin de là. Je passe au moins une heure à fureter leur énorme choix de vieux linge vert, de masques à gaz, de posters de propagande et autres cossins soviétiques. J’achète quelques petits drapeaux et des badges, regrettant de pas pouvoir emmener plus de choses avec moi.

Une des choses auxquelles je m’attendais pas du tout en Russie est d’aimer autant leur bouffe. Je pensais que ce serait juste des patates et du chou et de la viande pas assaisonnée et du pain, et en fait, ouin, y a pas mal de ça, mais c’est servi en grosses portions avec de la crème sûre, un fromage fondu décadent et toutes sortes de cornichons. C’est gras, salé, et ça aide à survivre leur hiver brutal. Même leur bouffe de dépanneur est excellente, et quand je suis seul c’est souvent ce qui me sustente. Je retourne à la même petite épicerie où j’avais mangé mon dîner, et j’achète une pile de viandes de charcuterie et des pâtés, que je fais descendre avec deux grosses bières de qualité, une rousse et une noire. Ça me coûte moins que 5 piasses en tout, la Russie est bizarre dans le sens que les deux grosses villes, Moscou et St-Pet, sont calissement chères (supposément, moi chus pas allé autre que pour des escales à l’aréoport) mais le reste du pays, tu t’y débrouilles avec une petite poignée de change par jour.

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Je continue de déambuler dans la noirceur, et je tombe sur un nightclub. On est mercredi, alors y a presque personne, surtout qu’il est encore pas si tard. Dans le grand stationnement, quelques Honda Civic modifiées sont stationnées, l’une d’elle avec du hip-hop russe qui sort des speakers, et des groupes de gars autour en train de boire de la bière et de se passer une bouteille de vodka. Je les regarde de loin et estime que si je vais vers eux et les salue d’un jovial « Salut les boys, ça va bin? » il y a 80% de chances que mon statut exotique fasse qu’ils m’invitent à se joindre à eux, mais aussi 20% de chances qu’ils me pètent la yeule pour le fun. Finalement je décide de continuer mon chemin.

Arpentant une plus petite rue en direction de l’appartement, trois adolescentes croisent mon chemin, une d’elles me demande pour du feu, et je réponds que j’en ai pas. Elles arrêtent dans leurs tracks soudainement.

« Ha?! Ti nye russki?! » J’imagine elle a entendu mon accent déficient.

S’ensuit la même conversation que j’ai eu presque à chaque jour au pays. Elles me demandent d’où je viens. Je réponds Canada. Elles me croient pas. Je leur dis que c’est vrai. Elles me disent d’arrêter de les niaiser. Je leur jure. Elles se regardent d’un air mi-confus, mi-fâché, mi-septique. Celle qui m’a demandé pour du feu, sa cigarette slim non-allumée en main, incline sa tête de côté avant de me dire une des choses les plus marrantes et absurdes que j’ai jamais entendu de toute ma vie de voyageur en herbe.

« Oh, faque tu parles anglais, alors? »

« Oui »

« You… Ussuriysk… what da fack? »

Je sais pas trop comment répondre à ça. Comme j’ai dit dans l’intro ci-haut, et dans le nom de ce maudit blogue, c’est une question qui me passe souvent par la tête.

Finalement elles m’invitent à se joindre à elles, et on va dans un petit pub tout en boiseries où elles rejoignent une gang de petites Irinas en manteau synthétique à col de fourrure et de petits Ivans en gilet de laine ou tracksuit, et on joue à des jeux de société en buvant de la bière au pichet. Une bien agréable soirée. La Russie et les Russes me plaisent bien, quoique la prochaine fois j’essaierai d’y aller l’été ou l’automne.

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