La fois où chus allé dans l’est du Kyrgyzstan

Imaginez. Un pays composé à 70% de montagnes. Des forêts d’une époustouflante beauté. Un énorme lac salé, situé à 1000 mètres d’altitude, entouré complètement de sommets couverts de neige éternelle. Des pentes tellement à pic que les courbes de niveau de la carte topographique se confondent en une gigantesque tache orange. Des nomades à cheval, accueillant les visiteurs avec un sourire ainsi qu’une vigoureuse poignée de main. Des animaux en liberté. Tout ça semble sorti drette d’une mauvaise brochure touristique, mais le pire est que cet endroit existe vraiment.

C’est sûr, maintenant, que rien n’est tout rose. On parle aussi de taux d’inflation dans les 25%, d’exode des cerveaux, de corruption et de conflits ethniques ponctuels d’une extrême violence survenant à l’occasion au sein d’un pays qui prend plus de temps que ses voisins à se remettre de ce gigantesque lendemain de brosse causé par l’époque sous le joug soviétique. Pas besoin d’être un grand spécialiste socio-politique pour le constater.

L’impression de ville-fantôme que Karakol donne au premier venu est assez saisissante, et accentuée par le fait que même en ce début d’après-midi, il n’y a absolument personne dans les rues. Même pas de chauffeurs de taxis fatiguants. Toutes les rues sont vides, et les bâtiments dilapidés sembleraient complètement abandonnés si ce n’était des piles de vidanges toutes fraîches et les vêtements pendus aux fenêtres qui dénotent que oui, des gens habitent ici.

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Je finis par rejoindre quelque chose qui ressemble un peu plus à une rue, et il y a même un parc, aucunement entretenu, avec l’herbe folle et des fissures dans tout ce qui est de construction humaine, incluant une vieille statue communiste. J’ai une adresse dans mon bloc-notes, une dame m’indique quelle direction prendre, et peu après je trouve le bureau du Kyrgyz Community Based Tourism, au sujet duquel j’ai entendu d’excellentes choses.

Un jeune gaillard m’explique en anglais presque sans accent les services offert par cette organisation, qui sont en majorité reliés à la randonnée pédestre et l’alpinisme, dans cette région si montagneuse. Ils ont des guides à engager pour environ 20$ par jour, ce qui est très raisonnable, mais il me propose également des itinéraires de différentes longueurs et niveau de difficulté, au cas où je veuille y aller seul. J’apprécie énormément le fait que lui-même et ses collègues soient aussi connaissants, informatifs et surtout qu’ils semblent vouloir m’aider pour vrai au lieu de juste essayer de gratter le tout dernier som au fond de ma poche. Fa’ changement. En fait, je sais même pas si ils ont fait une seule cenne sur mon dos, puisque tout ce qu’ils ont fait est me diriger vers un endroit ou je peux acheter une carte et aussi vers un homestay. Ça ne m’aurait pas trop dérangé de leur verser une mince commission, étant donné leur professionalisme, leurs prix très bas et leur redistribution éthique des profits.

Je fais un arrêt dans un petit restaurant pittoresque situé dans une cabane de bois, question de me taper un bon festin, je me dis que je le mérite, la route a été longue: une nuit passée dans un train en provenance du Kazakhstan, puis sept heures dans une petite vanne. Je commande une salade de riz et poisson, des saucisses panées, des patates, du pain noir, des cornichons, une grosse bière et quelque chose qui m’a presque renversé de ma chaise lorsque je l’ai vu sur le menu: un verre de 100 mL de vodka pour l’incroyable somme de 12 som (jeu de mots poche), ce qui correspond à 0.26$ selon le site XE. Je veux marier le Kyrgyzstan, est-ce possible?

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Le service est impeccable, la bouffe délicieuse, les portions très satisfaisantes, la vodka très smooth (j’en ai pris plus qu’un verre), le moral haut donc. Il me faut ensuite un peu de temps pour trouver mon homestay, dans ces rues étroites où le concept de pancartes de noms de rues est inexistant. Je finis par trouver la maison et me fais accueillir par la sympathique madame aux joues rouges et sa fille dans la trentaine. Je m’étais fait dire qu’ils ne parlent pas anglais du tout, mais toutes deux sont capables de m’expliquer ce qui se passe de bon et de jaser tranquillement autour de quelques tasses de thé et grignotines.

Le lendemain, après un pit stop au marché, je saute dans une marshrutka direction la campagne. Lorsque la route devient trop étroite, je continue à pied, avec l’intention de passer trois solides jours dans les montagnes. Les habitations s’espacent de plus en plus, et dans le temps de le dire, je suis rendu en forêt, à monter lentement.

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Quatre ou cinq heures sans histoires plus tard, je suis rendu au village, ou plutôt au hameau de Altyn Arashan, vu qu’il ne doit pas y avoir plus que six cabanes et une yourte ou deux. L’une de ces places permet aux Супертурист tels que moi de rester pour la nuit, offrant le gîte, le couvert, et surtout, l’accès à leur source chaude. Je pensais qu’il fallait carrément aller se baigner en plein air, entre deux roches, mais non, ils ont un petit shack en béton avec trois bassins communicants à l’intérieur. Je décide que c’est l’affaire la plus cool de tous les temps, et je passe énormément de temps à macérer dans l’eau sulfureuse jusqu’à ce que je sois sur le point de fondre, avant de prendre l’air et d’y retourner.

Une longue nuit plus tard, j’attaque les vraies de vraies montagnes, et peu après je marche dans la première neige. Mon intention est de me rendre jusqu’au lac Ala Kul, supposément superbe à ce temps-ci de l’année avec ses reflets verts.

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Ouf, quelque peu rugueux comme terrain, n’est-ce pas? Ça monte, et ça monte sans arrêt, on aurait peut-être dû me dire que le lac en question est gelé à l’année, même en ce beau mois de juillet. Je ne l’ai pas constaté par moi-même, d’ailleurs, juste après une recherche ultérieure ainsi que les commentaires de la première créature humaine que je croise en plusieurs heures, une jolie russe en vêtements d’alpiniste qui me pointe le seul et unique chemin d’accès pour atteindre le dit lac, d’où elle arrive à l’instant. Elle me dit, avec son anglais sexy, qu’il est pratiquement impossible de le franchir dans la direction sud-nord comme je m’apprête à faire, à cause de l’immense MUR de neige ainsi que les parois de gravier à pic où quiconque peut tomber et se tuer dans le temps de le dire. Je suis en short et, avec faute d’autre chose, ma jupe masculine birmane nouée autour du menton pour me protéger la tête, donc je me sens pas Petit Alpiniste Intrépide. Je décide de quand même rejoindre le premier sommet, un peu par sens de l’accomplissement mais aussi pour admirer la vue, assis que je suis sous les beaux flocons blancs estivaux.

Je constate que Maria bullshittait aucunement, et je me demande bien comment des gens arrivent à passer par dessus tout ça. Je déclare forfait.

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La descente se fait bien plus vite, et sur le chemin du retour, surplombant la rivière à au moins 100 mètres en deça, j’aperçois un campement. J’ai aucun autre moyen que de passer juste à côté, ce qui entraîne une réaction en chaîne d’un chien qui jappe, un cheval qui hennit et une grosse tête d’humain qui sort d’entre deux toiles de tente, avant de sourire et de me crier HEEEEY! en me faisant signe de le rejoindre. Il invite (non-verbalement) ma carcasse frigorifiée à venir se reposer à l’intérieur, ce qui est clairement pas de refus.

L’hospitalité de ces solides cow-boys est légendaire, et je me le fais démontrer avec une grosse assiette de rigatonis à la viande et un bol fumant de thé au lait qui descend très bien. Je sors ce qui me reste de bouffe dans mon sac à dos, quelques tomates et concombres, et l’un d’eux entreprend de les couper en cubes, avant d’y ajouter une cuillérée d’huile et une pincée de sel pour faire une salade simple mais délicieuse, ma contribution modeste à ce petit pique-nique. Je suis surpris de la précision de leurs questions en russe, bergers Kyrgyzes isolés qu’ils sont, et du coup j’aimerais bien en parler plus que les 20 mots de vocabulaire que je possède. La majorité de la communication est donc non-verbale, et ils semblent fascinés par ma présence. Moi aussi je suis pâmé d’admiration devant leur adresse, après tout, quand je suis passé par le même point quelques heures auparavant, ils n’étaient pas là, et là ils ont deux énormes tentes installées, avec un frame en bois plutôt complexe.

Je remets mes chaussures trempes, et deux d’entre eux s’habillent et m’offrent un lift à cheval. J’essaie de leur dire que c’est pas la peine, mais je comprends qu’ils se dirigent là anyway et bien que je ne sois nullement friand d’équitation, j’embarque en croupe devant leur insistance. Je suis littéralement assis la raie drette sur la colonne vertébrale de la bête, les pieds dans le lousse, les bras en reach-around, et mon Kyrgyz comprend à voir la blancheur de mes jointures serrant le pomeau que je suis pas ce qu’il y a de plus à l’aise. Il échange quelques borborygmes avec son camarade, qui rit comploteusement en me regardant, avant que les deux se mettent à jouer aux autos-tamponneuses version équestre. L’autre bonhomme a une hache en main (j’ai compris par la suite qu’ils allaient sur une run de bois de chauffage) et s’en sert pour garder mon cavalier à distance, passant proche de nous rendre frères de sang d’un petit coup de poignet. Eux ils trouvent ça drôle. Mes estis!

Au moins ils ont la maîtrise absolue de leur équin, ce qui est primordial lorsqu’il faut descendre des parois presque verticales. Je regarde la rivière en contrebas, et je me dis que je suis juste à un p’tit coup de cul pour que je ne sois plus qu’un souvenir. Les deux Kyrgyzes, eux, semblent aussi à l’aise que dans un La-Z-Boy.

Je les remercie chaleureusement et continue, bien content d’être de retour sur le plancher des vaches, ou plutôt des moutons, habitants principaux de l’endroit. Mon shortcut vers Altyn Arashan s’avère être une idée conne, et je me ramasse les pieds dans vase jusqu’aux chevilles. Je suis bien satisfait d’atteindre ma cabane, de me garrocher dans l’eau chaude et aussi de profiter en masse du ragoût malodorant mais délicieux que la babushka de la place vient de préparer.

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Est floue, mais j’étais à me faire brasser sur un cheval alors hey

Le retour vers Karakol se fait sans histoire, ainsi que le long trajet de huit heures vers Bishkek, où la jolie Zazie m’attend. Zazie, mon contact de Couchsurfing, est originaire d’Istanbul, travaille au Kyrgyzstan depuis peu et fait intéressant, a appris le français (qu’elle parle parfaitement) à Paris. C’est donc la langue de choix pour nos nombreuses et longues conversations lors de mon séjour dans la capitale, qui s’avère bien vivante, verte, bien organisée et plutôt loin de l’image apocalyptique de Karakol exposant 10 que je m’imaginais.

Non, croyez-moi, Bishkek avec tous ses parcs, cafés vibrants, influences culturelles de presque tout ce qui est Eurasien et beautés en hauts talons pourrait rivaliser de pas mal proche avec bien des capitales européennes. On m’avait dit que je m’y ennuierais solide, mais même lorsque Zazie est au travail (et que son chien gruge mes bagages laissés innocemment sur le sol) et que je suis laissé à moi-même, je ne trouve pas le temps long pantoute, à me promener de parc en gros bazar, en passant par le parlement en reconstruction (suite à une petite chicane entre population et gouvernants) et le meilleur restaurant ukrainien de la place, où je mange des crêpes au caviar pour la première fois de ma vie, avec une bonne dose de водка pour faire descendre le tout.

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Kyrgyzstan, je salue ton drapeau (le deuxième plus beau du monde), je m’incline devant ton incroyable beauté naturelle, je me frotte les tempes de ta vodka si abordable, je fantasme sur tes chaudes biches urbaines et leurs jupes, mais surtout, je te souhaite la stabilité politique et la prospérité que tu mérites tant.

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