Bongbreaker

En 2012, j’habitais dans un village dans l’est de la Chine, et mon hobby principal était de me promener en bicycle dans la campagne. Un samedi donc, je suis dans le coin de Yangzhou, en train de prendre une pause-eau, et je rencontre un groupe de cyclotouristes tout en spandex. On jase un peu, et il s’adonne qu’ils viennent de la même ville que moi, un club de cyclistes informel qui organise des randonnées dans la région. Je prends leurs infos, et donc pour le reste du printemps-été je les joins, à toutes les 2-3 fins de semaines.

Des fois on revient le même jour, des fois le dimanche, la plus ambitieuse étant une circumnavigation du Lac Tai, 380 km en deux jours, ouch.

05

Ils sont de bonne compagnie, et les mois passent, laissant place à 2013. Les voyages en vélo ralentissent un peu avec le temps froid, puis reprennent au printemps. L’un d’eux habite dans le même village que moi, on va manger et boire quelques fois, et un soir de semaine je l’invite chez moi. Après souper, j’allume la pipe à shisha, il avait jamais essayé ça. La fois suivante qu’on va en bicycle avec le reste de la gang, il me demande si il peut me l’emprunter.

“OK, bien sûr, mais fais-y attention OK? Je l’ai emmenée de Turquie l’an passé.”

Faque je la démonte, la mets dans sa petite valise, avec un sac de tabac et quelques charcoals. Il me remercie et se met en route vers le village.

La semaine d’après, on est dûs pour aller à Suzhou, y est pas de la partie. Un de ses chums me dit qu’il est dans une autre province, pour sa job, et qu’il va revenir bientôt. Ah bin. J’aurais aimé le savoir, je veux récupérer mon hookah pour la fin de semaine qui vient, j’ai des chums qui descendent me voir.

Je le texte, il répond pas. Je l’appelle, ça fait juste sonner. Mes messages sur QQ restent aussi sans réponse. À ce moment, j’y pense pas trop, je pense encore que c’est un de mes potes que je connais depuis maintenant un an, pas un crosseur de chums.

Un soir, je reçois un message texte. Il me dit qu’il l’a brisé, et qu’il s’excuse. Brisé comment? Il répond pas, et décroche pas. Je frappe ma tête de lit en bois à coups de poing, m’ouvrant un moyen trou sanglant sur une de mes jointures.

Trois semaines se passent, toujours pas de nouvelles. Je commence à être un peu en tabarnak, ce hookah était de bonne qualité comparé aux pouiches que tu peux acheter en Chine, et j’aime pas me faire prendre pour un épais. Les autres gars du groupe de vélo essaient de m’aider, la plupart le connaissent pas très bien, c’est juste un groupe de fans de cyclotourisme après tout, qui habitent à différents villages environnants et qui se connaissent pas trop en dehors de leur hobby.

Si au moins je savais où il habite… oh shit, je crois avoir une solution! Au pire, j’aurai perdu un peu de temps.

Faque je me rends au poste de police.

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La fille en uniforme bleu au comptoir est évidemment un peu surprise de voir un blanchâtre débarquer, mais elle écoute mon histoire puis m’emmène dans un bureau. Deux policiers sont là, me demandent de répéter depuis le début.

“C’est quoi son nom au gars?”

“Teng Shabi”

Il tape sur son clavier, puis tourne le moniteur pour que je puisse voir. La face de Teng Shabi est là, un peu plus jeune, avec une expression austère. Sa photo de carte d’identité.

“C’est lui?”

“Ouin!”

“OK, son addresse est là juste en bas. Tu as papier et crayon?”

Aussi simple que ça. Je la copie, et remercie la fine fleur de la force constabulaire rurale chinoise pour leur aide.

En chemin, je me dis que c’est quand même bizarre, j’imagine pas des cops québécois faire ça, il doit y avoir un million de protocoles à suivre, ils m’auraient dit quoi, de pogner un avocat et aller aux petites créances? C’est pas un crime avec quoi on a affaire, après tout. Si ils donnaient des addresses privées à n’importe quel péquenot qui le demande, tout le monde essaierait de se faire justice lui-même.

Je trouve le building communiste laitte en béton, monte jusqu’au quatrième étage, et cogne à la porte. Une madame d’une quarantaine d’années ouvre, je lui demande si Teng Shabi est là, mais avant qu’elle réponde, je le vois par la craque, dans le salon.

“TOÉ!!! T’ES ICI UH?”, je lui crie en mon chinois déficient.

J’entre sans me faire inviter. Sa mère et sa grand-mère semblent très très confuses, imaginez-vous à leur place. Un des cinq étrangers du village est là, dans leur salon, en beau maudit, en train de crier.

“C’est qui lui?!”

“Votre fils c’est un voleur! Il m’a volé quelque chose!”

Chus en train de faire une scène, et je reste à distance, au cas où Teng Shabi devienne violent. Il a la jeune vingtaine et est pas mal plus bâti que moi. Mais il a le regard fuyant, et l’air nerveux.

“Y est où?”

Il répond pas, je me dirige vers sa chambre. Le bong est là, dans le coin, et la base en vitre, décorée de motifs, et craquée en deux. La rage que j’embouteille depuis un mois et demi déborde, j’ai les mains qui shakent, et je considère brièvement lui calisser mon poing sur la yeule, au diable que je me fasse peut-être battre et certainement crisser en prison puis déporter. Il y a un fond d’eau dedans, dans ma colère je la vide sur son lit pas fait et résiste de pas en vider sur son ordinateur.

Pour la première fois, il parle:

“Je l’ai prêté à une amie (lire: une pute de karaoké) et elle l’a brisé. J’m’excuse”

“Pourquoi tu me l’avais juste pas dit?! Tu l’as brisé, faut tu le payes”

Le hookah m’a coûté quasiment 100 piasses. Je pourrais bin lui en demander plus, mais je lui demande l’équivalent, 600 yuan. Il en a juste 300 sur lui.

J’insiste pour qu’on aille au guichet, tu-suite. Ça s’astine un peu, il dit qu’ils vont souper bientôt, je ferme le rond de poêle où un chaudron rempli de chou est en train de cuire en disant que ça peut attendre, il le rallume, finalement je pars quand il me dit qu’il me paiera le reste le lendemain.

Le jour suivant, il se pointe, et me donne un billet de 100. Il a rien d’autre. J’ai de la misère à le croire un peu, il est pas pauvre, avec ses trois vélos de route haut de gamme et sa job népotiste dans le bureau d’une usine de je-sais-pas-quoi où il s’est fait placer par son oncle, ce qui fait qu’il a toujours de l’argent à claquer dans les bars pouiches de la ville.

Il me dit qu’il va me recontacter quand il revient de son voyage avec la job, je le crois pas. Et il s’avère que j’ai raison, le même calisse de cirque s’amorce, et il disparaît de la face de la planète. Un moment donné, j’appelle son numéro avec le téléphone de mon coloc, il répond, mais raccroche immédiatement quand il voit que c’est moi. Sale rat.

Faque un après-midi de mai, je me rends chez lui, je cogne, et sa grand-mère entrouvre la porte. Elle fronce les sourcils en me voyant, en tout cas j’imagine, c’est dur voir ses traits au travers de tous les plis.

“Teng Shabi est-tu là?”

“Y est pas ici”, qu’elle répond avec un méchant accent de fond de campagne.

“Il me doit de l’argent!”

J’ai l’impression d’être un gangster de bas étage dans un film poche. Je dois avouer, autre que pour le principe, la raison pourquoi je mets tant d’efforts pour récupérer ces quelques piasses est que c’est une pas mal absurde aventure, et que la vie peut être un peu plate des fois à vivre dans un village.

Je retourne donc chez messieurs les boeufs. Ils me reconnaissent, et me demandent les derniers développements.

“Viens-t-en”, me dit un des policiers, en ramassant un set de clés. On embarque, lui, moi et un de ses collègues, dans une Volkswagen Santana blanche avec 公安 écrit dessus. De retour chez les Teng, ils cognent à la porte, ça répond pas. Ils répètent, toujours rien. Je colle mon oreille à la grosse porte en métal.

“Heille! Je viens d’entendre du bruit!”

Le jeune policier cogne plus fort. “Ouvrez! On sait vous êtes là!”

La vieillarde ouvre, et immédiatement ils se mettent à parler en fermier. Le chinois mandarin, dialecte du nord, est la langue officielle et plus ou moins universelle du pays, et donc ce que moi j’ai appris évidemment, mais dans certaines régions les gens parlent encore des dialectes bizarres qui ont presque rien à voir. Là où j’habite, c’est pus vraiment le cas, le mandarin est parlé dans la rue et les écoles et les magasins, à part avec les gens très ruraux ou très âgés.

Faque je comprends pus rien de ce qui se passe. Après quelques minutes de délibérations, un des policiers me dit:

“Si tu reçois ton 200 yuan, t’es content avec ça? Rien de plus?”

“Rien de plus. Dès que j’ai mon argent je m’en vais.”

On entre dans l’appartement, et la vieille madame sort une petite sacoche de vieille madame. Je me fais donner deux beaux billets avec la face de Mao dessus. Un des policiers sort une feuille blanche, et écrit une déposition, comme quoi la dette est réglée. Il me demande de la lire et la signer, ce que je fais lentement, chus plus ou moins capable de lire les caractères chinois quand ils sont imprimés, mais écrits à la main, je lui demande une couple de fois ce que ceci ou cela veut dire, ce qu’il fait avec patience.

Le père de Teng Shabi se pointe, l’air évidemment un peu en maudit de s’être fait déranger pour ça, lit la feuille et la signe. Peut-être que la grand-mère sait pas lire? Probable, sa génération s’est fait crisser dehors de leurs écoles pour aller pelleter du fumier pour des programmes communistes tout croches qui ont mené à 40 millions de morts de famine, et les survivants s’en sont sortis comme pas très adaptés au monde moderne, pour être poli.

Monsieur Teng offre une cigarette aux deux policiers, puis remet le paquet dans ses poches.

“Heille, pis moé?”

Il émet un grognement, puis m’en tend une.

“Non merci, je fume pas.”

Je me fais regarder avec des yeux remplis de haine pure. Un des policiers part à rire, encore une fois, mettez-vous à leur place. Je sais pas si sa femme l’a cru, quand il lui a raconté ses péripéties de la journée.

Les frustrations des derniers quatre mois, et cinq années en Chine, sont oubliées, temporairement, à cet instant où je savoure ma victoire. J’ai conté cette histoire à quelques potes, quelques-uns m’ont regardé croche et m’ont dit que ça valait pas la peine, mais pas mal ont approuvé, en disant que le gars pensait que j’etais un sucker (Parce que je suis un étranger? Ça a certainement joué un rôle dans sa façon de penser) et que je lui ai remis la monnaie de sa pièce.

Vous avez le droit d’être en désaccord, mais si votre logique est basée sur un relativisme culturel, comme quoi je lui ai fait “perdre la face” et que “ce genre de chose-là se fait pas en Asie, tu sais”, fuck you. Roulez votre orientalisme à la noix et mettez-le où-vous-savez. Le gars a abusé de ma confiance, m’a volé, m’a crossé, et pensait juste s’en tirer parce que chus un résident étranger qui a pas de recours et parle mal la langue du pays, et a pas besoin de se faire respecter. Il a eu ce qu’il mérite, pas plus pas moins. Qu’il soit chinois, québécois, gabonais ou martien change rien, à moins d’être un raciste.

Et pour ce qui est d’avoir été effronté et d’avoir abusé un peu, genre en vidant l’eau plein de cendre sur son lit et en faisant une scène dans son domicile et en me moquant de son père et ses cigarettes, chus pas très fier du moi-de-28 ans et si c’était à refaire, je me dis que je serais plus diplomate et mature. Mais j’écris l’histoire telle qu’elle s’est passée, ou en tout cas autant que je m’en souvienne, comme toutes les autres histoires sur QuessTuVasCrisserLà, pas de filtre. Et pas que ce soit nécessairement une excuse, mais disons juste qu’à vivre dans un pays comme ça pour des années, tu te fais souvent piler sur les pieds et tu endures stoïquement, jusqu’à temps que le fusible pète.

Alors ouin, dans une société aussi confucianiste où les gens reçoivent de l’estime juste pour être plus vieux que toi, ça a dû lui faire un méchant choc quand il a appris que sa grand-mère a dépensé son argent pour le sortir de la marde. Il parle pas un mot d’anglais, et les vulgarités chinoises ont un peu mal sorti du logiciel de traduction, parce que le lendemain, je reçois le message suivant:

FUCK ME BACK TO DEATH! I KILL YOU!

Difficile de prendre ça au sérieux, mais quand même, pour le mois qu’il me reste avant de déménager de là, je limite mes déplacements au village, regarde par-dessus mon épaule quand je fais l’épicerie, et avise mon coloc de faire la même chose, surtout qu’il est visible, étant le seul Africain à des dizaines de kilomètres de rayon.

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