Monsieur et madame Bonneau

Bon, y a pas que des histoires d’ivrognerie et d’aventures loufoques dans la vie, autant y aller avec un petit récit touchant aujourd’hui.

Nous sommes en 2007, au troisième jour de mon premier Eurotrip. Je suis accompagné de mon pote Sean pour les deux premières semaines, et là on est à Paris. Plus précisément, dans un Monoprix, une petite épicerie de quartier, à ramasser une bouteille de vin rouge, une baguette et de la charcuterie pour aller se faire un petit pique-nique. Les restos et bistros de la capitale sont trop chers pour notre budget, mais on profite du fait qu’on a le droit de boire dehors, et là on en est à notre quatrième ou cinquième bouteille de la journée. Sti, j’avais dit pas d’ivrognerie… trop tard.

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Donc, on a la face qui picote (et dans le cas de Sean, rouge cerise, trahissant ses origines vietnamiennes), le moral haut et la conversation peut-être quelques décibels plus fort que d’habitude, alors qu’on est en file au comptoir avec nos emplettes. Sean me fait un petit signe discret vers une dame âgée, derrière nous, qui nous regarde avec les sourcils froncés. Je change le sujet des vulgarités habituelles à quelque chose de plus civilisé, et baisse le ton un peu.

“Votre accent est délicieux”, qu’elle sort du nowhere. Drôle d’adjectif qu’elle a choisi.

“Bin marci, z’êtes bin fine!”

“Vous êtes canadiens?”

Je hoche la tête, des fois ça vaut pas la peine de s’enfoncer dans une explication pénible et non-nécessaire sur la nuance entre canadien pis québécois. Puis, en attendant notre tour à la caisse, une petite discussion s’ensuit, le genre de questions habituelles quand notre statut exotique nous fait sortir du lot comme ça.

Puis on se dit au revoir, et quelques dizaines de mètres plus loin, Sean et moi on récapitule ce qui vient de se passer.

“Yo, a-tu dit que ton accent est délicieux? Hahaha!”

“Bah, au moins a pas faite de pouiche imitation des Têtes À Claques (cette abomination pas drôle qui était ultra-populaire sur internet à cette époque et qui a malheureusement traversé l’Atlantique, devenant synonyme avec “accent québécois” pour une trallée de Français même à ce jour). J’imagine est trop vieille pour savoir c’est quoi.”

“En tout cas al’avait l’air contente de nous voir, j’pensais quasiment qu’était pour nous inviter à souper!”

Et drette au moment où Sean finit sa phrase, on entend un “Pssst!” et on se retourne, pour voir la dame, avec son petit sac d’épicerie, qui nous interpelle.

“Mon mari et moi aimerions vous inviter à dîner.”

On se regarde, se retenant de partir à rire, avec le timing impeccable.

“C’est juste là. Venez! Ne craignez rien.”

Elle pointe la porte d’un vieux bloc appartements. Nous sommes dans Saint-Germain, un quartier assez huppé, alors c’est pas comme si c’était sketch. Mais tsé, quand les gens essaient tellement fort de convaincre autrui que tout est correct, et que ce faisant, ils augmentent le niveau de suspicion? Elle montre l’étiquette à côté d’une des sonnettes, avec “R. et C. Bonneau” dessus, puis sa carte d’identité.

“Regardez. Mon nom, Cécile Bonneau. C’est là où nous habitons.”

Tout ça fait juste ajouter à la bizarrerie de la situation, en tout cas on la suit dans le bel édifice 19e siècle. L’ascenseur est crissement old-school, avec une porte qui se glisse à la main, et est minuscule, à peine assez grand pour une personne. Elle nous dit de monter jusqu’au quatrième par les escaliers, ce qu’on fait.

Monsieur Bonneau est là, un solide septuagénaire, et il nous accueille avec une poignée de sa grosse main épaisse comme un deux par quatre. Il semble pas trop confus par le fait que son épouse vient de ramasser deux jeunes blanc-becs random à l’épicerie.

Ils nous disent que si on veut bien, ils vont nous faire à souper le lendemain, on sait où ils habitent, et on peut se pointer à 18 heures. On les remercie pour l’invitation.

Je sais pas ce que Sean en pense, après tout on a pas eu le temps de délibérer, et des gars de 22 ans à leur premier voyage en Europe ont parfois d’autres idées de quoi faire de leur soirée que d’aller la passer avec un couple de personnes âgées.

“Moi en tout cas ça me tente, y ont l’air bin gentils”, dit-il. Et même chose pour moi. C’est un rendez-vous.

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Le lendemain, après une autre journée à se promener de tous bords tous côtés dans la malodorante mais magnifique métropole, on arrive chez nos hôtes. Ils semblent très contents de nous voir, et disent qu’ils pensaient pas qu’on accepterait, mais non, mais non, ça nous fait plaisir voyons. Surtout à voir l’étagère de Monsieur Bonneau et sa panoplie d’eaux-de-vie. Il nous verse un apéritif, une espèce de liqueur amère d’une région du centre de la France, d’où ils sont originaires, et on s’assoit dans leur petit salon.

Autour de nos apéros et de charcuteries, on discute de pleins d’affaires, des différences entre le Québec et la France, de notre voyage à date, et de leur vie aussi. Il a travaillé toute sa vie dans les chemins de fer, comme ouvrier puis comme administrateur, puis avec sa pension il a réalisé son rêve de déménager à Paris puis d’y passer ses vieux jours. L’inverse de ce que les Parisiens font, qui plus souvent qu’autrement sacrent leur camp en campagne une fois que leur tour of duty dans le cloaque urbain est terminé.

Avec sa perspective différente, étant un nouvel arrivant et pas un natif de cette ville, il déplore un peu l’image que la ville donne, l’idée que les Parisiens sont chiants et brusques. Au début il partageait cette opinion, mais éventuellement il s’est rendu compte que c’est le stress et le rhythme frénétique de la grosse ville, et aussi le grand nombre de touristes qui finit par créer cette coquille autour des gens.

“Paris est la ville la plus visitée au monde et ce, depuis 200 ans. Ici dans St-Germain-des-Prés, on est au milieu de tout ça. Presque chaque fois que je mets les pieds dehors, une famille de Ricains ou d’Allemands ou de Japonais, carte de la ville à la main, me demandent comment aller à la Tour Eiffel ou je-ne-sais-quoi. J’ai pas appris de langues étrangères moi… les premières fois je voulais bien les aider, maintenant, j’avoue que je les ignore.”

Ça met les choses en perspectives. Il nous encourage aussi à aller visiter les régions rurales de France, et pour l’avoir fait plus tard, je dois confirmer que ça vaut la peine et donne une bien différente impression que juste aller à Paris (ce qui vaut énormément la peine aussi, dois-je dire, c’est Paris, tabarnak! J’irais pas y vivre, mais pour ce qui est de visiter, c’est quand même une des grandes villes de ce monde).

Mme Bonneau nous invite à passer à table. Un magnifique repas s’ensuit, ça fait très longtemps, mais si je me rappelle bien, c’était des morceaux de porc dans une sauce bien montée au beurre et un gros bouquet d’herbes. Leur fils Didier, dans la trentaine avancée, s’est maintenant joint à nous, et les bouteilles de vin s’ouvrent en succession. À force de regarder des films français, j’avais en tête le stéréotype comme quoi ils sont toujours en train de s’astiner, même quand de la visite est présente, ce qui semble pas trop poli dans la société québécoise (peut-être parce qu’on est un peu américains? Y doit y avoir des sociologues qui se sont penchés là-dessus). Et comme tous les stéréotypes, celui-là est basé dans la réalité:

“Nous sommes très contents de vous recevoir ici, nous nous sommes dit que lors de votre séjour en France, ce serait bien que vous puissiez avoir un dîner français, dans une famille française.”

“Hé ho maman, ça va quoi, je pense qu’ils le savent qu’ils sont en France, pas besoin de le répéter!”

“Mais je sais qu’ils le savent, Didier! Ils sont pas idiots!”

“Hé là, j’ai pas dit qu’ils sont idiots!”

“Hé ho, ça va vous deux!!!”

Le ton monte, Sean et moi on se fait petits. Je me sens comme dans le sketch de Pérusse sur les films français. Sinon, une bien belle soirée. On les remercie à profusion, et on sort dans la rue pour continuer notre beuverie.

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Cliché touristique obligatoire

Plus de trois ans passent. Je finis l’université, je passe un an en Chine, un an en Thaïlande, et je retourne à la maison par le chemin le plus long, via le Laos, Chine centrale et occidentale, Kazakhstan, Kyrgyzstan, Lettonie, Lituanie, Pologne, Tchèquie, Autriche, Slovénie, Bulgarie, Macédoine, Albanie, Monténégro, Croatie, Italie, Belgique, Pays-Bas, et après quelques jours dans le nord-est de la France, je suis arrivé à Paris, d’où mon avion pour Montréal part.

J’ai pas trop de plan, comme d’habitude, et je déambule d’un coin à l’autre de la ville pendant que mon pote Nicolas, qui m’héberge dans son appart’ du 10e arrondissement, est au travail. Tout à coup, je me ramasse sur la même rue où les Bonneau habitent. Et avec ce genre de bizarreries de la mémoire, je me rappelle de leur addresse. Le 96.

“Heille, tout d’un coup qu’y sont là?”, me dis-je. Ce serait nice d’aller leur dire un petit allo.

Alors que j’approche, je constate, à mon plus grand déplaisir, que les portails en bois et en verre de tous ces bâtiments ont été remplacés par des grosses portes en métal, et que le panneau avec les sonnettes, au lieu d’être un vieil intercom avec les noms dessus, est rendu un cossin numérique où il faut entrer un code.

Mais là, j’arrive au 96, et j’imagine que Dieu me regardait de son nuage et voulait me lancer un os: la porte est ouverte, avec un Algérien qui la répare avec son coffre à outils. Yesss!!! J’entre dans le building, il m’interpelle en disant que je peux pas, mais je lui dit que je viens visiter quelqu’un, et ça semble le satisfaire.

Le panneau avec les noms est déménagé à l’intérieur, à côté de l’escalier. Je pèse le piton, et peu après elle répond à l’intercom.

“Oui?”

“Bonjour Madame Bonneau! Vous vous souvenez de moi, mon nom est […], vous nous avez invités mon ami Sean et moi, il y a trois ans de celà. Les deux visiteurs du Québec!”

“…Qui?!”

Ah maudit!

Je répète, plus lentement.

“Aaaaaaaah!!! C’est toi! Mais entre, voyons!”

Je monte les escaliers, elle est là, avec un grand sourire. On se fait la bise.

“Monsieur Bonneau est là?”

“Non, il est mort.”

J’ai les yeux qui ouvrent grand, et les genoux qui me ramolissent.

“Oh non! Je suis désolé…”

“Mais non, ça va, ça fait presque deux ans. Nous avons fait notre deuil. Allez, entre!”

J’ai une petite larme à l’oeil quand même mais ouin, ça arrive, les personnes âgées, ça meurt éventuellement. Ça fait partie de la vie. Dommage, j’avais le goût de lui serrer la pince.

Didier est là, il se souvient de nous. Mme Bonneau fouille dans un placard, trouve le petit drapeau du Québec autographié qu’on lui a donné, et demande des nouvelles de Sean, qui à ce moment-là était en études de médecine, en train de faire son internat en Australie. De bien beaux souvenirs, on jase un peu puis je les quitte, vu qu’il faut que je retourne dans le 10e.

C’était au début de ma vie de vagabond, alors que j’avais assez peu vécu d’expériences d’hospitalité impromptue comme ça, alors leur invitation m’avait touché et je m’en rappelle à ce jour. Ça m’a fait apprendre qu’au fond, le voyage c’est pas juste aller virer des brosses en terre étrangère et admirer des paysages et de l’architecture exotiques, mais surtout le contact avec les gens. Merci M. et Mme Bonneau.

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