Trek dans les collines du Laos

Extrait de mon journal, Juillet 2009

Mon visa lao en poche, j’étais bien excité de sortir de la Chine et de découvrir un autre pays. D’ailleurs, parlant de visa, j’ai pas trop compris leur échelle de prix : un visa de tourisme de 30 jours coûte 42$ pour les citoyens canadiens, ce qui est le plus cher de toute la liste. Les Russes entrent gratis, les Américains paient 35$, les Chinois 20$, les Thaïs gratis, les Européens 30$… Les prix sont en dollars US, multipliés par 1.5 lorsque payés en Thai baht et presque doublés lorsque payés en RMB chinois. Quant au kip, la devise du pays même, ils l’acceptent pas du tout. J’étais au courant de cette subtilité, et j’ai donc toujours des Benjamin Franklins dans mon petit sac de passeport.

Une fois que l’autobus se remet en route, je suis rivé à la fenêtre, observant les environs. Le paysage naturel change évidemment pas drastiquement, mais le paysage humain, oui. Y a très très peu en commun avec les routes chinoises: elles sont beaucoup plus étroites et délabrées, les véhicules sont beaucoup plus vieux et en moins grand nombre, et il y a très peu d’habitations. Les gens sont vraiment différents aussi. Je pensais pas observer tant de différences flagrantes juste en traversant la frontière… Mais j’avais pas fini d’être surpris.

Le bus me drop finalement sur la rue principale, ou devrais-je dire la rue, de Luang Namtha. Une capitale provinciale, constituée d’une rue qu’il est possible de marcher au complet en vingt minutes? Difficile de mettre ça en perspective après avoir passé 10 mois en Chine, où une ville de 4 millions est considérée de taille moyenne. Faut je m’y fasse cependant : le Laos est un pays avec une relativement petite population, surtout rurale. Fa changement. 

Je marche un peu et me ramasse une petite chambre dans une bien jolie auberge. En chemin, je passe devant un restaurant et je vois quelques blanchâtres sur la terrasse, je suis un peu surpris, on m’avait averti que le nord du Laos est dépourvu de touristes. Je reviens sur mes pas, et je jase longuement avec un Israélien nommé Aren qui vient, lui aussi, juste d’arriver en ville. En sippant une bière bien froide, il m’a conté une histoire pas mal drôle sur la manière dont il s’est rendu au Laos en traversant la frontière du Vietnam par la route, affrontant pannes, inondations et troncs d’arbres au travers de la route. L’Asie du Sud-Est est encore un endroit assez sauvage quand tu sors de la track des backpackeurs bouffeurs de crêpes aux bananes et des touristes sexuels.

Il a terminé son service militaire peu avant, et a même participé à l’opération contre le Liban en 2006 [Note: Cette histoire date de 2009. Pas comme si le Proche-Orient était devenu tranquille depuis]. Ça faisait spécial d’entendre cette histoire d’un autre point de vue que ceux qu’on entend habituellement. De plus, j’avais entendu de la part d’autres touristes du mal sur les jeunes Israélites qui voyagent, comme quoi ils se tiennent en gros groupes, arrêtent pas de chiâler et sont en général des gens désagréables. Aren, avec son attitude ultra relax et sociable, a vite fait de détruire ce préjugé (qui d’ailleurs a jamais vraiment pris place dans mon esprit).

Le troisième jour que je suis dans cette ville, je le rerencontre par hasard et il m’invite à me joindre à un trek, organisé par une des agences d’écotourisme de la place. Plus il y a de gens, moins cher c’est, si je me joins à eux on est un total de six. J’accepte.

Le soir avant le départ, je rencontre les gens avec qui je vais passer les deux jours suivants: outre Aren, le groupe est composé d’un couple d’Espagnols et de deux blondasses Tchèques. Tous sont bien sympathiques, et quelques Beerlao bien froides plus tard, on va au lit, question d’être prêts pour le lendemain matin.

Notre guide prénommé Song nous indique de prendre place dans le songtao, un espèce de pick-up transformé en taxi. C’est un gars du coin bien souriant, à la musculature protubérante sous sa peau brune, et qui parle pas mal bien anglais. On va de plus découvrir qu’il connaît très bien la forêt, et tout au long de la marche, il nous montre plein de choses intéressantes sur la faune, flore et culture locale. On marche et marche, c’est pas l’enfer mais c’est pas une petite promenade dans le parc non plus: il y a des montées et descentes assez considérables ainsi que des ruisseaux à traverser qui laissent personne avec les pieds secs, sans compter la chaleur écrasante bien sûr. Au moins y a pas trop de bibittes bizarres.

Le paysage est superbe cependant, et notre progression se fait plutôt bien. On arrête après une couple d’heures à un minuscule abri pour avoir notre dîner, Song étend deux grosses feuilles de bananier et garroche la bouffe dessus. Pas d’ustensiles ou d’assiettes, juste des petites piles de légumes, fèves, poissons entiers, et sauce piquante. On sort le petit sac de riz froid et collant qu’on a chacun transporté jusque là, on le roule en boule et on le trempe dans les autres aliments. C’est absolument fucking délicieux.

Bien repus, on continue notre trajet, avant d’arriver en fin d’après-midi à la hutte en bambou où on va coucher. Je suis content de pouvoir me garrocher dans l’eau froide du ruisseau et rincer ma crasse, tout comme mes comparses. Ensuite, on va visiter le petit village juste de l’autre côté des rizières. Les habitants, au nombre de 200 environ, sont d’ethnie akkha et vivent d’agriculture de subsistance, il y a plein de poulets et de petits cochons noirs qui courent partout en liberté dans les rues. Les maisons sont surélevées, construites de bois et de bambou avec quelques-unes en briques, et les rues, ou plutôt l’espace entre les maisons puisqu’il semble pas y avoir d’organisation vraiment, sont évidemment juste en terre.

Ça donne une drôle de perspective: certains diront que ces gens sont extrêmement pauvres, mais d’un autre côté ils mènent une vie paisible, traditionnelle (malgré les gilets de Manchester United que certains villageois portent) et dû au ruisseau d’eau claire qui coule juste à côté, aux champs de riz, et aux animaux bien dodus qu’ils élèvent, faut croire qu’ils mangent à leur faim, et de la vraie bonne bouffe organique en plus. La pauvreté qui m’accable est celle causée par l’action ou l’inaction des autres humains, or, ces gens font juste vivre un mode de vie traditionnel, comme l’humanité a vécu durant des milliers d’années. Je suis pas aveugle et je sais bien que leur accès à l’éducation supérieure et aux soins de santé est pas mal différent d’ou j’ai grandi, mais anyway je suis pas ici pour pleurer sur le sort de quiconque, et il s’adonne qu’ils font aucunement pitié et qu’ils ont l’air animés d’une joie de vivre qu’il est difficile de pas partager.

Les gars du village jouent à un espèce de jeu qui ressemble à la balle aki, mais avec un ballon en plastique de la grosseur d’un pamplemousse. Le but est de le kicker, de le frapper avec sa tête, son épaule, son genou, whatever, et de se faire des passes pour garder le ballon dans les airs le plus longtemps possible. Je joue avec eux pour environ une heure avant que ce soit le temps d’aller souper. 

Après le délicieux et copieux souper, les quelques villageois avec nous sortent des bouteilles de lao-lao, cet espèce de whisky maison à base de riz. J’ai une bouteille de vin rouge dans mon sac, et les deux Tchèques ont une flasque de slivovica ou je sais pas trop, cet alcool de prunes calissement trop fort. Sans compter la bière, une bouteille chaque, que les villageois emmènent en moto et gardent dans une petite cascade pour qu’elle reste fraîche. Jolie soirée en perspective… les shots de lao-lao, dans des petits gobelets en bambou, se passent allégrement, accompagnés du “Chipatok!” pour la chance.

Le lao-lao est pas aussi infect que ce à quoi on pourrait s’attendre, honnêtement, ça passe plutôt bien, pas mal mieux que le baijiu chimique des Chinois. Les bonhommes bruns arrêtent pas de nous en donner en disant “Come on, tu peux pas arrêter à 6 shots, c’est un chiffre qui porte malheur!”, ou “Bin voyons, faut que tu en boives un nombre pair, c’est la tradition!” Soit ils sont très superstitieux, soit ils veulent nous saouler. Sûrement un mix des deux… Chipatok, mon esti! 

Ça a crissement l’air de me tenter

Quand il commence  à faire noir, des petites filles du village viennent nous joindre, et chantent des jolies chansons. Je les regarde et les écoute longuement avec le coucher de soleil qui se reflète dans l’eau des rizières, baigné de cette tranquillité. J’avais soudainement le goût de déménager là. J’ai rencontré à Namtha des voyageurs qui revenaient à chaque année dans le nord du Laos uniquement pour aller sur des treks et c’est de quoi à envisager en maudit.

Une des petites filles me propose un massage, et bien qu’elle ait genre 12 ans, j’accepte gracieusement au nom de mes muscles endoloris. Je m’étends sur un matelas en paille et elle me twiste, tire, écrase et pile dessus bin comme faut durant quelques minutes, avant que je m’endorme du sommeil de l’injuste. Je me réveille le lendemain avec une sévère envie de pisse, et à constater l’état de la hutte, faut croire que mes comparses ont partyé pas mal plus longtemps que moi. Mon orgueil viril en prend un coup, surtout que la moitié du groupe sont des filles, mais ils disent qu’ils ont essayé de me réveiller et que j’étais comme mort, malgré que j’avais “juste” bu la moitié d’une bouteille de vin, une bière et 8 lao-lao. Baon…

On se met en marche, mais pas très tôt disons. Drette au début, il faut affronter une montée sans fin, glissante, et dans une pente déboisée sans ombre. Dur sur le lendemain de brosse… La descente est encore pire, à cause de la pluie, certains passages sont en boue et tout le monde se ramasse sur le cul au moins une fois, sauf les guides évidemment, agiles comme des singes et trouvant ça bien comique. On progresse assez bien dans les vallées magnifiques, avant de traverser une rivière. Le niveau d’eau est pas mal haut, quasiment à la hanche, et le courant est fort en batince. Saison des pluies hin… L’Espagnole glisse sur une roche et PAF elle disparaît. En une seconde elle est rendue genre à 20 mètres en aval, avant de se faire catcher par Song qui la retient plutôt bien avant que les deux autres dudes aient lui porter main forte. Plus de peur que de mal, quoiqu’elle avait sa caméra dans son sac. J’espère qu’elle a pu être sauvée… 

De retour en ville, le gros repas chaud et la douche ont fait du bien. Le surlendemain, je me dirigeais vers le sud avec de très bons souvenirs de mon séjour dans la paisible bourgade de Luang Namtha.

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