La fois où j’ai couru un marathon (et rencontré SuperNong)

Mon été 2013 s’annonçait chargé: le lendemain de la St-Jean (que j’ai passée seul à me saouler pis me geler la face dans mon appartement en écoutant du Paul Piché pis Les Colocs pis Mononc’ Serge, vu qu’y avait pas d’autres Québécois à des centaines de kilomètres à la ronde), je partais vers le nord pour réaliser mon rêve de visiter la Corée du Nord, et quelques jours après être revenu en Chine je m’envolais pour six semaines en Afrique, un autre de mes rêves qui se matérialisait enfin.

Entre les deux, j’avais un marathon. Mon premier, et sûrement mon dernier aussi. Ça je peux pas vraiment le qualifier de “rêve” mais je me disais qu’il faudrait je le fasse un jour.

La course avait lieu en Mongolie Intérieure, une province chinoise à peu près aussi éloignée de la civilisation que tu peux l’être. Je me rends à Beijing, où j’embarque dans un autobus nolisé avec une gang de monde habillés en Spandex avec des veines sur leurs avant-bras, on se dirige vers le nord et une fois passés la Grande Muraille, boom, presque pus aucun signe de vie pour 12 heures de route. On est rendus dans les grandes plaines mongoles, avec des collines vertes à perte de vue.

Notre destination est Xiwuqi, un bled minuscule qui se marche d’un bout à l’autre en l’espace d’une dizaine de minutes. C’est plutôt animé, avec tous les coureurs et les cyclistes, parce que ouin en plus du marathon il y a aussi une course de bicycles, trois étapes en trois jours. On se fait déposer en face du plus gros hôtel de la ville, moi je suis sur un petit budget alors je marche quelques blocs et me pogne une chambre à 40 yuan (8 piasses) la nuit. C’est plutôt spartiate et le lit est dur, mais c’est propre et j’ai même un ordinateur avec accès internet. Bin, l’internet de marde chinois où quasiment tout est censuré et rien marche, mais à ma grande joie, le site de streaming avec les épisodes des Simpsons en français a échappé au firewall (il est malheureusement défunt, au moment où j’écris ces lignes sept ans plus tard).

Je me rends à la cérémonie d’ouverture, à quelques centaines de mètres de la ville sur une grande plaza au milieu d’une plaine où ils ont érigé un stage. Des bonhommes en suit cravate et du monde habillés en vêtements traditionnels mongols font des discours et jouent de la musique avec des violons bizarres, puis boum, c’est le grand départ, et les cyclistes s’élancent sur la trail avant d’éventuellement disparaître au loin. Ils feront une autre étape par un chemin différent le lendemain matin, et le surlendemain après-midi, après la course à pied. Il y a deux crinqués mentaux qui vont faire les deux, la course de bicycles et le marathon, un Allemand et un Chinois.

Donc il me reste pas mal de temps, que je passe à me reposer, regarder les Simpsons, prendre des petites marches dans le bled, et faire ce que les coureurs appellent du calorie-loading, mais qui pour moi, qui bouffe bin trop tout le temps, s’appelle juste “dîner”. Quoiqu’il en soit je fais exprès pour manger plus de nouilles et me limiter à juste une bière par jour. J’achète aussi des fruits pour le matin du marathon, qui commence à genre 5:30 AM.

Est-ce que chus prêt? On verra bin. On est en début juillet, et depuis février environ je me suis mis au jogging, à faire un trajet de 6 km trois fois par semaine, qui est bin vite devenu trop facile et s’est transformé en 8 km quatre fois par semaine, avant que je me mette à faire des plus grands détours pour rallonger la distance. Puis éventuellement je me suis mis à consacrer mon samedi à faire une grosse distance, d’abord un 20 km (en suivant les bornes de milage d’une route de campagne), ajoutant deux kilomètres de plus à chaque semaine. Il y a une fois où je me suis complètement effondré et suis revenu en bus, et que je commençais à apprécier l’effort corporel qui vient avec une telle épreuve, et aussi les préparatifs nécessaires (diète, sommeil, etc.) Le plus long j’ai fait était environ 28 km, deux tiers d’un marathon.

Donc le soir juste avant le grand jour, bien bourré de nouilles au boeuf, je me rends à mon hôtel cheap question de me coucher tôt. En passant devant la chambre voisine, à la porte ouverte, un bonhomme m’interpelle. Un Chinois d’une quarantaine d’années, très basané, en vêtements de course.

– Es-tu là pour le marathon?

– Ouin.

– Viens t’asseoir!

Il pointe le lit jumeau en face du sien, je prends place.

– Veux-tu du baijiu?

– Euh, on a à se lever tôt pour aller courir, non?

– Ah ouin, t’as raison.

Ça l’empêche pas de verser le contenu de sa petite bouteille dans un gobelet en plastique. Une odeur chimique d’alcool et de vernis envahit la pièce. Il trinque et boit une grosse gorgée.

Je lui demande:

– Tu viens juste d’arriver? Je t’ai pas vu avant.

– Ouin, chus venu en vélo.

– En vélo? De où? (je vous rappelle qu’on est creux en simonaque dans les grandes plaines mongoles peu habitées)

– La province de Liaoning, ça m’a pris quatre jours. Chus arrivé il y a une heure de ça.

– Quoi?! Mais t’es complètement malade! Tu dormais où en chemin?

– Je campais. Check ça!

Il sort une caméra digitale et me montre quelques photos. Des paysages de plaines et de collines vertes, avec parfois un vieux vélo ou une tente gossée avec une toile bleue. C’est vraiment pas un cyclotouriste avec la bécane de route ultramoderne et l’équipement haute gamme.

Et surtout, sur quasiment toutes les photos, on voit une bouteille de baijiu dans le rack à bouteilles. Souvent, une différente de la photo précédente.

Il prend une autre gorgée de son alcool à 50%, puis me demande:

– Vas-tu aller au marathon de Dalian cette année?

– Bien sûr que non.

– Le marathon de la Grande Muraille était bien, pas mal de montées et descentes. Mais le marathon de Qingdao, y avait bin trop de pollution cette année.

Je me demande si il est capable d’aborder d’autres sujets de conversation. Au moins il me parle en chinois mandarin comme si j’étais un individu normal, contrairement à la majorité de ses compatriotes qui tremblent de stupeur malaisante à l’idée d’interagir avec un barbare d’outre-mer, même un qui a appris leur langue. Juste pour ça, je l’aime bin, sans compter son excentricité et sa dévotion, non, son obsession apparente aux sports d’endurance. Je l’écoute parler de marathons un peu plus puis je le quitte pour aller faire dodo.

Debout avant le soleil pour me rendre à la ligne de départ. Un gros troupeau de marathoniens est là, tout le monde semble de bonne humeur, et quelques personnes me jasent amicalement. Outre le marathon même, une grosse partie de l’expérience que j’ai bien aimée fut cette petite fenêtre dans le monde des coureurs de distance, un milieu que je connais peu.

Puis c’est le départ! Énergisé par la foule et la musique techno pouiche qui joue, je m’élance sur la route, et au fil des premiers kilomètres le groupe s’étend. Je vois les plus rapides dans les collines à l’horizon, et je garde un pas pire rythme.

Un bonhomme bronzé, avec un ensemble t-shirt et shorts noirs et jaunes, est en dehors de la piste, en train de photographier des fleurs sauvages. C’est SuperNong, mon voisin de palier. Il me reconnaît (chus visible de loin, j’ai enfilé une casquette molle avec une face de nounours, les oreilles pis toute) et m’envoie la main fébrilement. Je renvoie son salut et continue sur la piste. Quelques minutes après, il me dépasse à la vitesse d’un guépard, et une fois rendu en haut d’une côte, s’accroupit pour prendre des photos des gens qui montent. Puis une fois qu’on l’a passé, il nous rattrape comme si de rien n’était. Si j’étais pour courir en accordéon comme ça, je me rendrais pas au kilomètre 10, c’est certain.

Il me souhaite bonne chance, puis disparaît pour de vrai. Je continue, lentement mais sûrement, à une vitesse de 10 km/h environ.

Crédit photo: china.org

Le reste se passe sans trop d’histoires, j’imagine. Pas grand chose à dire d’autre que “je cours”. Je suis surpris de comment facile la première moitié est: rendu au kilomètre 20, où il y a une station de ravitaillement, je mange un morceau de Snickers, une banane, et du Gatorade, et je fais de jokes avec les bénévoles et coureurs présents, comme quoi “Come on! Il reste juste un kilomètre!”

Ils se regardent, puis l’un d’eux me dit, diplomatiquement:

– Euh, tu sais que tu as un dossard bleu? Ça veut dire que tu t’es inscrit au marathon complet, pas le demi, bro.

– Oh non! Pas pour vrai?!

Je fais une face, et fais semblant de m’être horriblement trompé. Puis quand ils se rendent compte que c’est une joke conne, ils partent tous à rire. Si je conte ça c’est pas que je suis si fier de mes jokes de mononcle, mais juste pour illustrer comment mon moral est haut à ce point.

Et ça continue, jusqu’au kilomètre 33. Depuis un petit bout je commence à avoir des crampes, mais là, une longue, longue côte s’amorce, et je m’avoue vaincu. J’arrête de courir et marche jusqu’en haut, où je masse des mollets durs comme de la roche pour faire circuler un peu.

Le reste se fait comme ci comme ça, alternant des bouts courus et des bouts marchés, et aussi un cinq minutes passé sur le dos à regarder le ciel. Je vois la ville de Xiwuqi apparaître au loin, ça me réénergise un peu, puis après un bout sur l’asphalte, je passe la ligne d’arrivée. J’ai pas brisé de records, disons, mais je l’ai fini l’esti de marathon.

Je retourne à l’hôtel, et je me dis que j’irais bien dire un petit allo à SuperNong, et lui donner mon e-mail, question qu’il puisse m’envoyer les photos qu’il a prises de moi. Mais quand je passe devant sa chambre, la porte est ouverte, le lit est refait, et tout est nettoyé. Je demande à la madame il est où, elle dit qu’il est revenu il y a une heure ou deux, a pris une douche, avant de clairer la chambre et de repartir sur son bicycle.

WHAT THE FUCK?! Il vient de finir un marathon pis déjà il repart?! Chus tellement épuisé que j’ai de la misère à monter un étage, l’idée de me rendre juste au coin de la rue en vélo est absolument incompréhensible. Surtout que chus quasiment sûr qu’il a fait le marathon au complet saoul, et est en train de caler du baijiu à l’instant même.

Y a des gens comme ça. Que Dieu te protège, SuperNong, peu importe où tu sois.

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