Issan Part 1 – La crevaison

Comme y avait pas de bus parcourant toute la distance entre Chiang Rai et les villes du sud de l’Issan, j’ai dû faire une courte escale à Khon Kaen, une des villes les plus grandes et les plus développées de la région. Parfa ça, chus jamais allé, et ça me laissera un peu de temps pour faire le tour de la ville. Voyager ultra-léger a ses nombreux avantages. Je mets mon sac à dos de nain sur mes épaules, je récupère mon vélo du coffre à bagages et je pars.

Mais qu’est-ce que l’Issan (อีสาน), d’abord? Le nom est aussi couramment romanisé comme Isaan, Issaan, Isan, Isarn, I-San, Esarn et E-San pour en nommer juste quelques-uns, vu que le thaï a pas de système standard pour écrire avec notre alphabet (ce qui mène à de la confusion assez fréquente, tsé, je me demande pourquoi y règlent pas ça). Ce dernier me fait beaucoup sourire, parce que E-San sonne comme un surnom possible pour une entreprise en ligne exportant des travailleurs migrants, des prostituées et des chauffeurs de taxi dans tout le pays… Oui, l’Issan (toute la partie nord-est de la Thaïlande), étant donné son climat et ses origines ethniques, est la zone la plus pauvre de tout le pays, ce qui amène une grande partie de sa jeune population à trouver un travail lucratif ailleurs dans le Royaume. Entrez dans n’importe quel bar de Nana Plaza ou Patong Beach, et il y a de fortes chances que 9 filles sur 10 soient des chicks de l’Issan, qui sont là pour supplémenter le faible revenu rizicole de leur famille (probablement surpeuplée). La même chose est vraie pour les travailleurs de construction apparemment, bien que j’aie pas encore vérifié par moi-même car je suis naturellement plus enclin à visiter des ho-bars que des chantiers pis toé aussi, mens-moé pas, jeune pervers.

En raison des avertissements émis par toutes les ambassades étrangères contre les voyages non essentiels à Bangkok, en ce mois de mars 2010 où tout pète de tous bords tous côtés dans la capitale aux prises avec yet another guerre civile, je me suis aussi dit que la baisse du nombre de touristes entraînerait le retour de grands groupes de travailleuses du sexe dans l’arrière-pays, ce qui veut dire que c’est le moment idéal pour visiter.

Joke à part, toute la région reçoit beaucoup de presse, mais très peu de visiteurs. Supposément, seulement 2% des personnes visitant la Thaïlande mettent les pieds dans l’Issan, malgré la riche histoire et la culture traditionnelle de la région, les merveilles naturelles et le mélange ethnique intéressant causé par la proximité du Laos et du Cambodge. C’est aussi une région assez plate et les distances entre les villes sont pas gigantesques, ce qui rend la place parfaite pour le cyclotourisme (mis à part le climat calissement chaud). Mais comme j’ai dit, d’abord, j’ai trois heures à tuer à Khon Kaen.

Khon Kaen semble être un endroit plutôt dynamique. Le centre-ville semble tout neuf, avec ses centres d’achats, ses hôtels haut de gamme et ses rues pleines de membres de la classe moyenne émergente se promenant en char. Y a aussi un immense lac (artificiel ou naturel, je pourrais pas dire) bordé d’un parc d’un côté et de plusieurs restaurants et beer gardens de l’autre, j’arrête siroter une grosse Chang bin frette avant de continuer ma randonnée en bicycle. Tout contredit l’image de la ville sale, fade et peu accueillante à laquelle je m’attendais, et en fait mon escale superficielle me fait sérieusement penser à revenir un peu plus longtemps, pour vraiment voir de quoi il s’agit.

Je monte ensuite dans le bus pour Surin drette quand il s’apprête à partir, et le chauffeur me laisse mettre mon bicycle dans la cage sur le toit sans payer d’extra. Quelques heures plus tard, je suis en ville. Il me faut un certain temps pour pogner mes repères, et juste avant qu’il fasse noir, je prends une chambre dans un hôtel de style chinois très bon marché, mais agréable et situé au centre. J’explore un peu le coin, et je tombe sur un chantier de construction badass, c’est un de mes passe-temps préférés que d’aller dans ces places et défier le danger. Y a un bonhomme dans la cabine à l’entrée, je lui demande si je peux y aller, il semble plutôt surpris non seulement par ma présence, mais par mon existence même, et comprend pas vraiment ce que je demande. Difficile de lui en vouloir. Il ramasse un trousseau de clés et me conduit à la tour juste à côté de celle en construction, où il me pointe l’escalier et me dit de monter au dernier étage. Pas tout à fait l’aventure de chantier à laquelle je m’attendais, après toutes les fois où j’ai grimpé des grues ou des escaliers de buildings pas finis, mais j’ai une belle vue de la ville, des environs et du stade de football universitaire où se joue actuellement un match. Je demande au gentil monsieur si c’est une tour de téléphone, et il répond que c’est quelque chose d’autre que j’arrive pas à comprendre avec mon thaï limité. La carte sur le mur de l’hôtel me dit gentiment plus tard qu’il s’agit d’une tour de contrôle de la qualité de l’air. Ah bin.

Je crisse pas grand-chose d’autre dans la paisible capitale provinciale, célèbre pour ses éléphants. Il y a un nombre impressionnant de statues d’éléphants partout, et un gros festival organisé chaque novembre, centré autour de ce puissant pachyderme. C’est apparemment le meilleur moment de l’année pour visiter la région, ou pas, en raison des foules que le festival attire inévitablement.

Après avoir gobé voracieusement un des repas les plus savoureux que j’ai mangé depuis longtemps (la nourriture d’Issan est the real shit, et décoiffe en s’il-vous-plaît avec le nombre de piments qu’ils utilisent), puis une courte promenade dans un quartier de nightlife assez pathétique où je vois des blanchâtres pour la première fois depuis que je suis parti de Chiang Rai, je me couche tôt, voulant à me réveiller avant le soleil pour démarrer mon voyage en bicycle.

Je démarre à un assez bon rythme, avant 7 heures du matin. Comme je veux pas simplement suivre l’autoroute, ce qui serait plate à mort, dangereux et probablement illégal même dans un pays aux règles aussi lousses, je prends une route plus petite en direction du sud pour environ 25 km. À un moment donné, je croise un assez grand nombre de soldats en armes, question de me rappeler que leurs ennemis cambodgiens ne sont pas trop loin. La Thaïlande a quatre voisins, et ils sont dans un état de semi-guerre perpétuelle contre trois d’entre eux, y a pas mal juste le Laos avec qui ils s’entendent bien, et c’est surtout parce que le Laos est un endroit assez insignifiant. Je leur envoie la main, et ils répondent avec des sourires et des bye-bye enthousiastes qui font contraste avec leurs guns et leurs casques verts.

Je suis ensuite un chemin encore plus étroit qui m’amène au cœur de la campagne, avec des chemins de terre serpentant entre des rizières sèches comme la relique du prépuce de Jésus Christ, en ce mois le plus chaud de l’année dans la région la plus chaude d’un pays où il fait déjà assez mauditement chaud de même. Des rares maisons que je croise proviennent les échos d’une musique traditionnelle d’Issan catchy à mort et avec plein de cowbell.

Le tout est extrêmement paisible. Je continue à traverser des zones désertes, des fermes, des villages, des petites villes, sans jamais m’arrêter sauf pour remplir ma bouteille d’eau. La plupart des gens semblent assez surpris par la présence d’un ฝรั่ง, sur un vélo en plus, et je me fais regarder. Je dois dire que j’étais au moins un petit peu appréhensif avant de partir, étant donné le fait que l’Issan est la région la plus pauvre de toute la Thaïlande, où une grande partie de la population vit avec 100 baht (3 dollars) par jour et que je suis plutôt visible et vulnérable, sur un bicycle, sans argent de back-up à part une petite liasse dans mon sac à dos, et aucune connaissance de la région. Plus qu’une personne à Chiang Rai m’a dit de pas y aller ou de faire crissement attention si je veux pas me faire agresser ou voler.

Ceci étant dit, je dois dire que même pas une seconde, je me suis senti menacé, même pas 0.0001%. La plupart des habitants de la campagne thaïlandaise sont incroyablement sympathiques, accueillants et, comme je suis sur le point de le découvrir, prompts à aider leur prochain.

Après environ 60 km, ce qui est destiné à arriver arrive. Je roule sur une route étroite qui traverse une gigantesque rizière, puis BOOM flakflakflakflak… mon pneu arrière explose, me laissant complètement pogné. Le sentier s’étend jusqu’à l’horizon des deux côtés, sans aucun humain en vue. Je décide d’attendre que le prochain véhicule se pointe, quelle que soit la direction où il se dirige, et de faire du pouce. S’il s’agit d’un tracteur ou d’une camionnette, je vais mettre le bicycle dedans, et si c’est une moto, je vais laisser le vélo dans le ditch et emmener la roue (qui se détache facilement) avec moi à quelque part où ils peuvent la réparer, et retrouver mon chemin.

Mon moral est encore élevé, shit happens, remets-toé sur pieds et souris. Je me déplace à l’ombre d’un minable petit arbre et je profite de cette pause forcée.

Je dois attendre cinq bonnes minutes pour voir apparaître une moto à l’horizon. Je suis sur le point de lui faire signe, jusqu’à temps que je réalise qu’il y a déjà quatre (!) personnes dessus. Quelques minutes s’écoulent avant qu’un autre bicycle à gaz arrive et s’arrête en remarquant que je suis en détresse. Les deux adolescentes dessus (elles peuvent pas avoir plus de quatorze ans) font de leur mieux pour me faire de la place sur leur petit scooter automatique, mais la chose est sans espoir. Une autre bécane arrive avec juste un bonhomme et un jeune garçon, et je suis assez surpris de constater que c’est en fait le premier qui est passé, avec les quatre passagers. L’homme est allé déposer sa femme et sa petite fille, avant de revenir pour m’aider! Holy shit!

Je monte et il roule jusqu’à la petite ville de Ban Karuat, que j’ai passée il y a plus d’une heure. Pas vraiment un court aller-retour alors, même avec sa connaissance des raccourcis. Puis il me dépose devant une petite shoppe de vélos. J’essaye de le remercier du mieux que je peux, mais il hausse les épaules comme si tout était tout à fait naturel pour lui. Il refuse catégoriquement mon argent, bien sûr, même si il a pas l’air de rouler dans l’or. Je lui demande si il a déjà mangé, il répond oui. Je lui dis qu’il m’a déjà assez aidé comme ça, est pas obligé de m’attendre, et que je peux trouver un autre lift, mais il répond simplement que c’est cool. Le monde tombe peut-être en ruines, mais c’est sûr qu’il y a des humains incroyables sur cette planète.

Le gars de bicycles dit que je devrais en fait acheter un pneu extérieur neuf, pas juste remplacer la chambre à air, et qu’ils en ont pas de ce rayon en stock. Il le rafistole avec du duct tape du mieux qu’il peut, mais dit que je devrais acheter un autre pneu dès que j’atteins une ville plus grande. C’est du moins ce que j’ai compris, car il parlait juste thaï, comme 100% des gens avec qui j’ai interagi durant les dernières 48 heures. J’ai pas bin le choix, alors je vais essayer, et après avoir fait mes adieux et un gros merci au monsieur qui m’a aidé, je suis de retour sur la route, à essayer d’éviter les bosses et nids-de-poule qui pourraient scrapper mon pneu.

Et même en roulant slow et en faisant attention, POW, une autre explosion se produit pas plus de 10 km plus tard… alors que je m’arrête et laisse échapper quelques tabarnacs et calisses bruyants, je me rends compte que je suis juste devant un atelier de réparation de vélos dans la campagne autrement déserte. Les dieux du cyclotourisme doivent être de mon côté je suppose. Il n’y a qu’une madame âgée sur place, elle m’informe que le gars qui s’occupe de la shop est absent, mais qu’il y a un autre magasin pas beaucoup plus loin sur la route qui pourrait m’aider. C’est un village minuscule, ils ont juste une petite épicerie et une station de gaz à une pompe, mais deux places qui réparent les motos, le moyen de transport le plus répandu dans ce coin et la Thaïlande en général.

Le gars là-bas arrive à la même conclusion, que j’ai vraiment besoin d’un nouveau pneu extérieur, et alors qu’il saute sur sa moto pour aller en chercher un, il commence à pleuvoir. Il revient 5 minutes plus tard, mouillé, les mains vides et s’excuse à profusion. J’arrête pas d’y dire que c’est pas de sa faute, et il propose ensuite de le patcher avec un morceau de caoutchouc épais, mais il dit que ça va décrisser mon équilibre en créant une énorme bosse sur mon pneu. Peu importe, dis-je, chus déjà en retard et je veux juste quelque chose qui me permettra de continuer.

Je traverse la rue en courant jusqu’à un snack bar où je bouffe une assiette de R. n’ S. (rice and something) et bois un Fanta vert. Quand je reviens à la shoppe de motos, où le gars en bédaine est après patcher la fente avec un morceau de pneu découpé, je vois une gang de chèvres à côté de mon bicycle unijambiste couché à terre, et y en a un en train de gruger mes câbles de freins. “HEY!” que je lui crie. Il se met sur ses pattes arrières et donne des coups de cornes dans le vide, l’air de dire “Tu veux t’battre sti?!” Le gars regonfle mon pneu et le fait rebondir quelques shots, pour s’assurer que le tout est étanche. La roue a une grosse bosse dessus et ça va certainement se sentir en roulant, mais c’est clairement mieux que rien, et je remercie les dieux du cyclotourisme que cette fois-là l’accident est survenu dans un village au lieu du milieu de nulle part. Tout le monde dans ce bled était incroyablement serviable, et j’avais vraiment besoin de faire une pause et de manger quelque chose de toute façon. Au moment où je m’élance de nouveau sur l’asphalte, il pleut pus et je peux certainement sentir les bosses toutes les demi-secondes causées par ma roue nouvellement asymétrique, mais je suis néanmoins heureux. Je continue de pédaler jusqu’à temps que j’atteigne les ruines de Prasat Hin Muang Tam.

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