Le grand road trip chinois, segment 17: la frontière de l’Empire

Extrait de mon journal, 17 juillet 2021

Distance parcourue : 219 km (total 4233 km)

Debout vers 7 heures, après une longue nuit de sommeil profond dans la tente. Nous sommes maintenant rendus dans la province de Shanxi, au nord, et les nuits sont fraîches, ce qui est crissement le bienvenu.

Ma copine, qui est tombée en vacances et s’est jointe à moi (j’ai été la chercher à la gare de Shijiazhuang il y a quelques jours déjà) était déjà sortie et m’a servi une bonne grosse tasse du thé vert qu’elle venait de préparer. Le déjeuner fut composé de fruits et de restants d’hier, puis on a fait nos bagages. On rentre dans le beat, on se répartit les tâches et on est rendus assez efficaces pour monter et démonter notre camp.

On a stationné le char un peu plus loin, près d’un groupe de maisons de ferme qui avaient un tuyau d’arrosage qu’on a utilisé pour remplir notre bouteille de “grey water” (l’eau non potable qu’on utilise pour se laver, entre autres). Il y avait des escaliers à flanc de colline menant à la Grande Muraille, oui, LA Grande Muraille, qui s’étend d’est en ouest jusque creux dans le désert et dont on a croisé quelques segments hier avant de s’encamper juste en contrebas. On a marché jusqu’à une section non rénovée du mur jusqu’à une grande tour de guet ronde, le chien gambadant joyeusement, avec son énergie quasiment infinie dont le moé de 36 ans est très jaloux. Puis on est allés à une autre tour de guet à quelques centaines de mètres, celle-là, toute reconstruite et par conséquent un peu fake. Il y avait pas un chat dans tout le site, après le départ d’un petit groupe de touristes, ce qui rendait le tout encore plus agréable.

Dans cette tour-là, il y avait une échelle qui menait au sommet, et évidemment notre chien pouvait pas la grimper. Il a tourné en rond en essayant de trouver un moyen d’arriver là où on etait rendus, et s’est finalement garroché dans une meurtrière, ce qui était vraiment effrayant à cause que l’autre côté il y avait une sérieuse drop et le stupide petit animal se serait certainement fracturé quelque chose. Pendant toute la visite, il pleuvait une brume légère, qui faisait du bien en fait.

On a pris la route et peu après on traversait un pont sur la Rivière Jaune, nous emmenant en Mongolie intérieure. Les panneaux de signalisation étaient désormais bilingues, avec les pattes de mouches verticale de la langue mongole (la langue mongole d’origine; en Mongolie le pays, ils ont adopté l’alphabet cyrillique des Russes). J’ai conduit pour le premier segment, puis ma copine a pris le volant une fois qu’on est arrivés sur l’autoroute. Pas longtemps après, on est arrivés à Ordos, la plus tristement célèbre des “villes fantômes” qui ont fait les gros titres dans les journaux occidentaux il y a quelques années. Ordos a été construite à partir de zéro au milieu des steppes il y a un peu plus de 10 ans, un étalage dystopique d’énormes bâtiments futuristes ou hitlériens, de boulevards à quatre voies et de plazas aussi grandes que des terrains de football. C’est pas tout à fait complètement vide, juste que à y errer, tu pognes l’impression malaisante qu’il devrait y avoir bin plus plus de gens et de chars autour.

On est d’abord allés manger. Le restaurant était vaste mais avait juste quelques clients, et c’est pas seulement parce qu’il était environ 13h30 à ce moment-là. La décoration était principalement des boiseries et des grosses affiches de Genghis Khan et de ses descendants assoiffés de sang, et les plus grandes tables étaient sous une genre de yourte. Assez cool comme décor, en fait.

C’est quand même weird de voir un tel maniaque génocidaire obtenir autant d’admiration, mais l’esti a vraiment réalisé des exploits impressionnants de conquête, de destruction et de pillage dans les années 1200, mettant la Mongolie sur la map pour toujours. Désormais, son pays est une vaste mais insignifiante patch de gazon et de sable, une partie importante de son territoire a été annexée par la Chine, sa population assimilée et sa culture oubliée ou transformée en folklore, comme dans ce restaurant et ses serveuses portant des “vêtements traditionnels mongols” bien qu’étant Chinois Han. Je pense qu’il y avait une Mongole dans la gang, reconnaissable à ses hautes pomettes de marionnette et son teint plus blanc qu’une feuille de papier.

La nourriture était solide cependant, rien à dire là-d’sus: j’ai commandé un yogourt, pensant que ce serait juste une tasse, mais ils m’ont emmené un chaudron entier. On a également commandé du brocoli sauté (très traditionnel, je sais), une livre de mouton braisé qui fondait dans ‘yeule, des nouilles froides carrées épaisses et une pâtisserie farcie d’oignons et de viande hachée appelée huushuur que j’ai mangée à tous les jours lors de mon voyage en Mongolie en 2015.

On a roulé plus loin dans la ville et on s’est parkés sur un terrain non clôturé près d’un immense bâtiment gris avec DOUANES écrit dessus en chinois, j’ai grimpé les escaliers et j’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur, c’était vide à l’exception d’une pile de décombres, de poussière et d’affiches de propagande jetées à terre. On était maintenant juste à côté de l’immense square et de ses statues gigantesques, le plus cool étant deux chevaux debout sur leurs pattes arrière et face à face, comme dans la ville des Dothrakis dans Game Of Thrones.

La place était vide à part un groupe de touristes de l’âge d’or vêtus de polos bleus assortis qui sortaient tout juste d’un autobus. Je me demande vraiment comment le voyage à Ordos leur a été vendu, est-ce qu’y trouvent que l’endroit est bizarre ou grandiose? Je sais qu’y a des agences de voyages occidentales comme Young Pioneers (connus pour leurs voyages en Corée du Nord et autres endroits étranges) qui ont organisé des visites d’Ordos, montrant aux touristes étrangers à quoi ressemble un urbanisme trop ambitieux, et en effet l’endroit me rappelle Pyongyang et ressemble à ce que j’imagine d’Ashgabat, la capitale du Turkménistan. Je peux pas imaginer que ces touristes chinois se fassent constamment dire par leur guide “Checkez ça! Hahaha! Un hôtel cinq étoiles complètement vide! C’est donc bin bizarre!” mais ils doivent bin voir à quel point Ordos a quelque chose qui cloche en sacrament. Et en y réfléchissant trois secondes, est-ce un exemple de réussite ou d’échec d’avoir une ville aussi opulente et décadente fonctionnant avec 10 % de sa population prévue? Les deux positions pourraient être argumentées.

Chus content d’être venu, mais quelques heures étaient assez. Après un petit détour par un genre de clone de Starbucks où ma copine a assouvi sa dépendance aux cossins sucrés et caféinés, on a continué notre route vers l’ouest. Les boulevards vides semblaient encore plus vides et absurdes quand on était le seul véhicule à perte de vue, et on a aussi été dans la situation un peu clownesque d’attendre aux lumières rouges sans trafic arrivant de nulle part.

“Check ça! Il y a des mengubaos là-bas”, ma copine me lâche en désignant un groupe de yourtes. On a tourné sur une route secondaire pour aller checker de quoi il s’agit, c’était une sorte de camp touristique, où on peut louer une yourte pour la nuit. Ça avait l’air abandonné, mais après un call de “Y A QUELQU’UN?”, un bonhomme est sorti et a dit que oui, ils sont ouverts, mais les étrangers peuvent pas y rester. Pas que ça m’intéressait tant que ça, à 200 yuan la nuit (une trentaine de piasses) c’est pas complètement déraisonnable mais si chus pour dormir dans une yourte, je préfère que ce soit au milieu des prairies plutôt qu’entassé sur le ciment d’un parking comme dans un camping de roulottes.

On a donc continué notre route et on a tourné sur une autre route secondaire un peu au hasard, elle était toute neuve et serpentait au travers des pâturages et des champs du bétail. Pendant un certain temps, je pensais que je conduisais dans le Québec rural plutôt que quelque part en Chine. Ensuite, le chemin s’est rétréci et était juste en terre, traversant une alternance d’étendues rocheuse, de forêts de pins, de désert avec des petits buissons secs et des prairies. Des vues assez incroyables. On s’est arrêtés à une place où je bloquerais pas le chemin, et on a fait une petite reconnaissance des environs, en choisissant un endroit avec un peu d’ombre et des belles vues sur une vallée en contrebas et une crête de l’autre côté. On a sorti nos choses de la valise et on a monté le camp.

J’ai lu un peu d’Isaac Asimov et un chapitre de Extreme Ownership de Jocko Willink, puis on est allés se promener jusqu’à une stupa au-dessus de la crête, avec des drapeaux de prière d’accrochés après. De temps en temps, on pouvait entendre une vache meugler au loin, mais on la voyait pas. Éventuellement on a croisé un troupeau marchant lentement à travers la steppe et un vieux bonhomme sur une motocross qui les poussait dans la direction qu’il voulait. Il roulait en zigzag, allant de temps en temps repousser un veau perdu vers le troupeau, comme le cow-boy qu’il est. On lui a envoyé la main et il a répondu avec un gros sourire pas de dents.

On a profité d’une vue imprenable sur le coucher de soleil à l’ouest avant de retourner au camp et de préparer le dîner. J’ai fait chauffer des pois chiches dans une poêle, on avait pas d’huile alors j’ai un peu improvisé et utilisé l’huile d’une boîte de sardines. Ma copine a mangé ses pois avec des sachets de ketchup, j’ai mélangé les miens avec les restes du yogourt du midi, qu’on avait emballé dans un doggy bag.

Ensuite, j’ai sorti notre pelle de camping, creusé une petite fosse, ramassé un tas de bois, allumé un feu et ouvert une bouteille de rouge. Ma copine a commenté à quel point les Québécois aiment “brûler des choses” et comment qu’à l’été 2018, quand on est allés visiter la famille, on a fait des feux de camp à peu près partout où on est allés. “Là-bas, les gens achètent même du bois juste pour le brûler!” Pis… elle a raison, c’est un peu weird si on y pense un peu. J’imagine que si un expat ou un voyageur hardcore chinois dans un pays occidental écrivait un journal comme le mien, il y aurait pas mal d’observations sur les aspects bizarres de la culture.

On est restés sur le bord du feu pendant un long bout, jusqu’à temps qu’on manque de bois. Je me suis rappelé que lors de notre marche, on avait passé à côté d’une pile de deux par quatre, les restants de frame d’une cabane ou d’une tente qui était là avant. Je me suis rendu là et j’en ai ramassé quelques-uns, en faisant attention aux clous rouillés. Puis on a alimenté notre feu de camp. La vie est belle.

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