Down and Out in Québec, Partie 2

Faque après m’être fait renvoyer de ma job de femme de chambre après à peine 16 heures de service, j’étais pas dans le meilleur état d’esprit, disons. C’est sûr que c’est presque insultant de parler de rock bottom quand certains ont à surmonter un abus de drogues destructif ou des maladies mentales ou alors ont, genre, perdu une jambe, reste que mes finances et mon moral étaient pas mal au plus bas qu’elles avaient été de toute ma vie. Mon plan de travailler quelques mois, remplir les coffres et retourner assouvir ma dépendance au vagabondage tombait à l’eau sur un esti de temps.

Je suis donc retourné sur une run de CVs, cette fois en étendant le rayon jusqu’aux centres d’achat du Boul. Laurier, qui sont à une trentaine de minutes de marche du bungalow de banlieue de mon père. Toujours pas de réponse. Je me dis aussi que je suis sûrement brûlé pour ce qui est de l’agence de placement à cause de cette accusation (non-fondée) d’être un individu malhonnête, alors je contacte une autre agence et je m’y rends en autobus.

Ils sont situés dans un magnifique building britannique du 19e siècle sur Grande-Allée, et je me sens quasiment indigne d’y mettre les pieds. Ils me font remplir un test de QI (et à en juger la difficulté des questions, c’est pour s’assurer que je sois pas une plante), un test d’habiletés motrices, genre mettre cinq pinnes de plastique dans leurs trous en dedans d’une minute. Je me demande vraiment ce que je tabarnaque là. Le gars qui m’interviewe est plutôt sympathique, et rendu au test d’anglais, il regarde mon CV et dit “Ça dit tu as été prof d’anglais pendant deux ans en Asie? Je vais te mettre 10/10, je me sentirais mal de t’interviewer avec mon anglais de gars de la Beauce”

Quelques jours passent, et je reçois un appel, une offre de job dans une usine de gaufres. Une usine de gaufres?! Chus pas pour faire mon difficile, alors le lundi matin, je descends la côte vers le parc industriel avec le vieux bicycle de mon frère, qui rouillait dans le cabanon avant que je me pointe en ville comme un poil pubien qui tombe dans un bol de soupe.

Le gérant maigrichon avec des longs poils qui sortent des oreilles et une grosse bonne femme bête me regardent suspicieusement avant de me diriger vers ma station de travail. Il y a déjà cinq ou six employés sur le plancher, vêtus de froques blanches avec des filets dans les cheveux, et eux non plus semblent pas très amicaux, me voyant comme un intrus, ou plus probablement comme un fils de riche qui a pas d’affaire là. Mon superviseur immédiat, un quadragénaire nommé Sylvain, est le seul qui me fait sentir le bienvenu, de ce que je comprends il porte plusieurs chapeaux, genre livreur, contremaître et opérateur de la machine à pâte. Mon arrivée va alléger sa tâche de beaucoup, alors au moins pour cette raison il est bin gentil avec moi.

Il me montre ce que j’ai à faire. Il faut que je verse un gros sac de farine aussi pesant que moé dans un gigantesque bol en métal sur une base à roulettes. J’y ajoute un morceau de beurre d’à peu près 25 livres, et un sac de sucre en granules rondes comme des billes. J’actionne un gros crochet qui malaxe tout ça et éventuellement forme une pâte gluante. Ensuite je partitionne la pâte en la pesant avec une balance analog (juste un levier avec un poids de l’autre bord), je la sépare en 36 carrés avec un cossin avec un levier, et j’entrepose ça dans un gros frigidaire walk-in industriel.

Au milieu de ce mini-training, il arrête au milieu d’une phrase et demande “Tu… comprends bien le français?”, ce qui me prend au dépourvu. J’ai un accent de l’Outaouais qui doit me faire sonner comme un Ontarien, voire un immigré, à ses oreilles. Surtout après deux ans à quasiment pas le parler.

Après il me demande si j’ai fini mon secondaire. J’y dis-tu que j’ai aussi un DEC pis un bacc?! Je me contente de juste hocher la tête. Il a l’air piteux et me dit que lui non, il avait pas mal de misère à l’école. Et plus tard, une des autres employées me dira que ça fait 23 ans elle travaille dans cette usine. Elle a pas l’air très vieille, alors je m’enquiers de son âge. “38 ans.” Faites le calcul…

Je mets les mottons de pâte sur leur assiette en plastique, les pèse en enlevant ou ajoutant des bouts, et KASHLOUNK, je descends le levier. Ensuite je répète l’opération. Et encore. Et encore. Et encore. Les opérateurs de fours à gaufre viennent chercher les chunks que j’ai préparés, et les font cuire, une autre méchante opération répétitive.

Vers la fin du shift, Sylvain vient me dire d’arrêter quand j’ai fini avec cette batch là, et de nettoyer ma station de travail. Finalement un peu de changement, me dis-je alors que j’essuie le comptoir en stainless et que je passe la moppe.

Cette job suce des noeuds, mais 10 dollars de l’heure est mieux que rester à la maison à me vautrer dans ma pauvreté quasi-totale. Le lendemain j’y retourne, et la même routine s’amorce. Je me sens comme Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes, à faire ce travail répétitif et déshumanisant. Et pour empirer les choses, mes collègues font jouer Radio Énergie sur un petit stéréo portable, avec la musique plate et les jokes de mononcle de ses animateurs. J’enterre cette daube avec du metal qui joue dans mes écouteurs, avant que je fasse dire par la grosse bonne femme bête que c’est pas permis.

La gang d’opérateurs de gaufriers sont constamment en train de déconner ensemble et ont pas l’air de s’emmerder autant que moi, que Dieu les bénisse. Celle qui semble être leur leader de facto a décidé que ma face lui revient pas, et je suis exclus de leur clique. Pas que leurs conversations soient si intéressantes que j’aie l’impression de manquer de quoi.

Y a pas mal juste Sylvain qui est sympathique avec moi quand il vient checker ce que je fais entre deux livraisons, mais c’est pas comme si lui non plus avait de la conversation à revendre. Alors que je suis en train de brouter mon lunch et feuilleter le Journal de Québec, il me demande “Qu’est-ce tu lis?”

“C’est un article assez intéressant. Ils disent qu’au début de la Ligue Nationale dans les années 1920, les joueurs de hockey étaient des riches, surtout des anglophones. Les travailleurs pis les fermiers québécois avaient quasiment pas de temps libres pour jouer au hockey. Après ça, dans le temps de Maurice Richard, la ligue était dominée par des joueurs issus de la classe ouvrière. Mais là, de nos jours, c’est rendu que les joueurs qui se font repêcher sont aussi en majorité des fils de riches, vu que ça coûte cher en esti d’envoyer son kid dans des camps d’entraînement pis tout ça, et que plusieurs jeunes joueurs prometteurs de la classe moyenne arrivent pas à remplir leur potentiel.”

Pas comme si c’était une analyse géopolitique dans Le Monde ou un traité de physique nucléaire, mais quand même assez pour le mettre dans un état de confusion. Il me fixe avec un regard vide, avant de dire “Mais là, la VRAIE question c’est… si les Nordiques revenaient, tu prendrais pour eux autres ou pour les Canadiens?”

Je dis pas ça pour l’insulter, ou être condescendant, ou me penser meilleur (Dieu fucking sait que mon estime de soi est basse à ce moment de ma vie). En fait j’admire son éthique de travail, avec son poste de jour et sa job de soir, où il m’a dit qu’il nettoie le bureau d’un dentiste, et il est cool avec moi. Même la clique des gaufriers et leur esti de calisse de Radio Énergie, je les respecte pour travailler une telle job malgré leurs secondaires 5 pas finis au lieu d’être sur le BS ou de voler des tondeuses. Juste que ça me déprime de autant pas avoir d’affaire là, et que même quand j’étais dans l’armée ou dans mes jobs d’ado au salaire minimum, j’étais capable d’avoir des conversations d’un certain niveau intellectuel et j’avais soit des défis, ou à tout de moins un peu de variation dans ce que je faisais, au lieu de me sentir comme un robot.

Comme si tout pouvait pas aller encore plus mal, il vente et fait un frette d’automne alors que je remonte la côte vers le Boul. Ste-Foy. Le siège du vieux bicycle tout croche brise, et je tombe la raie sur la roue arrière, manquant de me casser sérieusement la yeule. Je lâche un cri de mort.

Par je sais pas quel miracle, je survis jusqu’au vendredi. Alors que je quitte les lieux en passant par le bureau, le gérant maigrichon avec des longs poils qui sortent des oreilles et la grosse bonne femme bête m’interpellent. Je m’attends à ce qu’ils me parlent de “mon attitude” ou je sais pas quelle calisse de marde.

“Tu fais bin ta job, pis on veut te garder. Veux-tu arrêter de remplir la feuille de temps de l’agence, pis venir travailler direct pour nous?”

“Quoi? Je peux pas faire ça. C’est illégal, ils m’ont fait signer un contrat” Si ce genre d’agences de placement laissaient tout le monde couper le middle man de l’équation de même, elles feraient toutes faillite.

“Mais si on fait ça, nous autres on sauve 2 piasses de l’heure”

“Pis moi?”

“Bin tu restes au même salaire, mais après une couple de mois tu peux monter à 11 de l’heure”

 Chus abasourdi. La grosse bonne femme fait un sourire aigri et satisfait, l’air sûre d’elle. “Bin, ça te tente-tu ou ça te tente pas de rester icitte?”

“Absolument pas”

Le gérant maigrichon avec des longs poils qui sortent des oreilles me regarde avec l’air de me demander si je commets la pire erreur de ma vie. Je lui donne pas de satisfaction et je sors sans me retourner. Rendu à la maison je me débouche une bière et j’appelle l’agence pour les mettre à jour et leur demander quand est-ce que je vais recevoir mon pitoyable chèque de paye.

À suivre…

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