En route vers Wuhan

Au tournant de l’année 2009, j’habitais en Chine centrale depuis quatre mois, et pour mes trois semaines de vacances d’hiver qui s’en venaient à grands pas, j’avais évidemment le goût de bouger et d’explorer le pays un peu. J’avais déjà visité quelques coins de la province de Henan où j’habitais, j’avais été vers l’ouest (Hua Shan), vers l’est (Shanghai) et vers le nord (Beijing et Harbin), alors logiquement il me restait le sud. Plus, il faisait un peu frisquet dans mon appartement communiste mal isolé, ce qui rendait l’idée d’explorer les latitudes plus méridionales enviable.

Un de mes chums, Dancing Davey, voulait aller visiter un de ses camarades du secondaire qui étudiait dans une université à Zhuhai, dans l’extrême sud du pays. Il planifiait d’y aller en train, arrêtant aux grosses métroples en chemin, et m’a proposé de l’accompagner. Pourquoi pas?

Juste une petite parenthèse pour interrompre ce récit: des fois les choses que je publie sur QTVCL sont des vieux blogues ou des extraits de journaux de voyage que j’ai sauvés sur un disque dur, et que je revisite pour corriger des fautes ou enlever des bouts que le moi-d’il-y-a-X-années a écrits et que je trouve cringe avec le recul. Mais mon journal de ce voyage-là a pas survécu, donc je le réécris du début, de mémoire, avec l’aide de quelques photos. Croyez-moi quand je vous dis que les choses ont changé en sacrament entre la Chine d’il y a 13 ans comparé à celle où je vis présentement.

De nos jours, acheter un billet de train se fait avec quelques clicks sur mon téléphone, mais à cette époque lointaine il fallait se déplacer jusqu’à la gare et faire la file, ce qui pouvait gruger plusieurs heures de sa journée, sans compter le stress de possiblement se rendre au comptoir et se faire dire qu’il reste pus de billets (malgré le gros tableau électronique qui dit qu’il y en a encore) et la barrière de langue assez intimidante dans les conditions idéales et accrue par le bruit environnant et l’esti de calisse de micro distordant que le commis utilise pour parler au travers de l’épaisse paroi vitrée. En période approchant les vacances nationales et surtout le Nouveal An Chinois, tout était exponentiellement pire, évidemment.

Davey note mon numéro de passeport sur un bout de papier, et se charge d’acheter les billets pour le premier segment. Il revient avec le combo classique de la bonne et de la mauvaise nouvelle: il reste pus de billets pour le 19 janvier, jour de notre grand départ, mais il en a acheté une paire pour le 17.

“Mais on peut pas partir le 17! Les examens finaux seront pas finis”

“C’est pas grave, check ça, on peut transformer un 7 en 9 facilement!”, rétroque-t-il en me tendant un billet où le chiffre est modifié avec une ligne de crayon.

Crédit photo: life-china.cn

Je pars à rire. Même un vieillard avec des cataractes verrait au travers du subterfuge. Mais bon, c’est mieux que rien, j’imagine… De retour chez moi, en m’appliquant avec une efface et du coche-tape, j’enlève la barre horizontale du 7 et je le remplace par un rond avec un stylo noir, rendant la chose pas mal plus crédible. Je fais ça méticuleusement, au point où ça a l’air de l’original. J’aurais dû offrir à Davey de faire la même chose pour lui…

À cause de l’extrême demande pour des billets, le seul train pour lequel il a déniché des places part à 2 heures du matin. On prend un taxi dans la nuit froide jusqu’à la gare et on s’entasse avec les centaines d’autres jusqu’à temps que la barrière ouvre et que tout le monde se précipite de l’avant dans une grosse mêlée. Ça s’est (un peu) amélioré depuis, mais disons que les Chinois ruraux et les files d’attente dans l’ordre et la discipline ça faisait deux, dans l’temps.

人山人海

Ah, et j’ai déjà dit que non seulement il était impossible de trouver des billets pour le jour qu’on voulait, mais qu’en plus les seuls restant étaient à une heure pas possible? Hé bien, en plus, ce sont des billets debout. Quand les 100 places assises de chaque wagon sont occupés, ils continuent à vendre des billets 无座  (“sans siège”), alors je suis tout éffouairé dans une masse humaine compacte et franchement assez malodorante aussi. Je suis séparé de mon compagnon, je vois sa casquette dans la foule, à quelques mètres de moi dans le wagon, et on se fait une face du genre “Hé, c’est notre vie pour les sept heures à venir”

J’ai déjà fait des périples en train de bestiaux de même avant et de nombreuses fois depuis, mais là avec le manque de sommeil qui commence à faire son effet, le nombre de passagers, et le contraste de température assez difficile à gérer avec la fournaise crinquée à dix et les vents glaciaux qui viennent des fenêtres entrouvertes ou de l’espace entre les wagons, c’est pas l’expérience la plus agréable. Mais bizarrement, j’ai des bons souvenirs de ces années à slummer et voyager d’un bout à l’autre du Pays Jaune avec leurs trains préhistoriques qui ont franchement rien à voir avec les TGVs ultramodernes et confortables qui les ont supplantés. Masochisme? Goût de l’aventure baigné dans la testostérone et la jeunesse? Niaiseuse idée de ce qu’est “l’expérience culturelle authentique” ou la “vraie Chine”?

C’est sûr que le moi-de-2009 en train de suer et de geler en même temps, paqueté comme une sardine dans un train qui remue de bord en bord et qui avance à vitesse de tortue vers le sud, te crisserait une claque si tu lui parlais du charme de ces trains antiques et de l’expérience sociale aux côtés de la population de travailleurs migrants retournant à leurs chaumières, en contraste avec le confort stériles des trains rapides et des cadres stressés de classe moyenne penchés sur leurs smartphones, mais en même temps c’est pas comme si j’avais le choix et que j’étais pas excité de sortir de mon bled un peu.

On arrête à quelques villes du sud de la province de Henan pour débarquer et embarquer du monde, et la densité de passagers est tellement haute qu’il faut que je suive la foule et que je sorte aussi, ce qui est le bienvenu, question de m’étirer un peu et de prendre l’air. Sur le quai, à côté de la porte du train, ça sent la rouille, l’huile et l’ammoniaque à l’état pur, mais ça vaut mieux que l’odeur de cigarettes, de sueur grasse et d’halitose qui règne dans le wagon. Je regarde la source de cette puanteur, il y a un gros tuyau de métal qui descend de quelques pouces sous la carrosserie du train, et qui dégoutte avec ce que les gens déposent dans la toilette immédiatement en haut. Quand tu vas pisser, ou, dieu ait ton âme, chier, tu fais ça dans un trou au travers duquel tu vois la garnotte entre les rails sous toi. Et tu t’assures de toucher à aucune surface.

Je me sens comme un jouet à chien tout mâchouillé quand on arrive finalement à Wuhan, vers 9 heures du matin. Désorienté de ma nuit blanche, je suis le troupeau qui descend dans un tunnel humide avant d’émerger à la sortie. Ça fait un gros bouchon de circulation, vu que des bonhommes en uniforme bleu marin checkent les billets. Mon billet semi-falsifié passe sans embûches, mais quand c’est le tour de Dancing Davey, l’agent lâche un cri et l’empoigne par le bras avant de le traîner plus loin.

“Fuck!!!”

Je me ramasse seul, dans le square bondé, en proie à une mini-panique. Je parle quasiment pas chinois et j’ai aucune idée où aller si Davey se ramasse en prison. Finalement, après quelques minutes, il émerge et me voit. “Let’s go!” dit-il d’un air un peu exaspéré, sans entrer dans les détails. J’imagine qu’ils se sont vite rendus compte qu’il est un étudiant sans le sou et que ça vaut pas la peine de squeezer une roche et d’espérer en tirer une amende.

À suivre…

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