Endroits bizarres 1 – Le Qatar

Une des choses qui me gardent motivé et me font continuer à voyager même après toutes ces années est la volonté de visiter et documenter des endroits bizarres, le genre qui font demander “Quess Tu Vas Crisser Là?!” Et bien que définir une place comme bizarre est hautement subjectif et peut varier d’un observateur à l’autre, je dois dire qu’une des places les plus bizarres où je suis allé de ma vie est le Qatar, cette minuscule nation de sable et de gratte-ciels adjacente au Golfe Persique.

Des fois, ce qui rend une place bizarre c’est pas les différences, mais les similarités inattendues avec les endroits que tu connais. Je savais que le Qatar serait un carré de sable et aurait l’air juste trop arabe, pas de surprise là. Mais à regarder le boulevard où je me fais déposer en taxi, on se croirait dans n’importe quelle banlieue américaine, ou à genre fucking Repentigny. Il y a des strip-malls, un Toys-R-Us, toutes les chaînes de fast-food, et les gens roulent en char. Y a aucun piéton à part moé, et d’emblée je comprends pourquoi. C’est pas juste le prix du gaz dérisoire dans ce pays producteur de pétrole, ou les subventions, ou la totale absence de transport en commun. Dès que je sors dehors, j’ai l’impression d’être dans un sauna. Personne veut passer plus que deux minutes de suite sans air climatisé, dans ce climat inhospitalier.

Si tu prends refuge dans un Dunkin Donuts ou un Applebees ou un Carl’s Jr, tu seras surpris qu’aucun des employés n’est arabe. Une équipe multiethnique de Filipinos, de Népalais et d’Éthiopiens viendront à ton service, t’appellant “Sir”. 75% des habitants du Qatar sont des étrangers sur des visas de travail, et les Qataris qui ont fini leur doucet petit service militaire (qui demande pas vraiment plus d’efforts que ceux faits par les slowpokes qui ont étampé mon passeport quelques heures auparavant à l’aéroport) sont sur le BS, avec un chèque de 8000 piasses dans la malle à chaque mois juste pour être né Qatari.

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La banlieue de Doha? Ou Ste-Foy sur le boul. Laurier?!

Bon, c‘est sûr que le concept du travailleur migrant c’est pas nouveau. Le dernier Québécois qui a cueilli un bleuet ça a dû être en 1997, et depuis, des Guatémaltèques et Mexicains saisonniers ont pris le relais. Mais au Qatar c’est pas juste les jobs de marde ou au salaire minimum qui sont outsourcées: notre ancien Premier Pénis lui-même a travaillé au Proche-Orient comme neurochirurgien pendant quatre ans, avant de retourner au Québec avec “juste” 200 000 piasses à son nom. Paradis fiscaux? Non. Je vous jure madame la juge, c’est ce qu’ils m’ont payé. Et de même pour les jobs de classe moyenne à col blanc, dans le secteur secondaire et tertiare: mon hôte de CouchSurfing Samir, d’origine libanaise, est designeur graphique pour une compagnie de publicité, et me montre son portfolio, dans lequel figure des gros contrats juteux avec Mercedes-Benz, Nokia, Toshiba, ou autres géants.

Quand je lui demande s’il aime vivre au Qatar, il hausse les épaules. C’est sûr qu’il est mieux payé qu’au Liban, mais les conditions de vie laissent un peu à désirer, car même si le pays est sécuritaire et développé, il reste un habitant de seconde classe. Il peut se faire révoquer son visa à tout moment et se faire calisser dehors du pays, comme ça arrive pour d’autres expatriés, peu importe d’où ils viennent et de leur statut social. Il me raconte comment un de ses chums, un Britannique, a eu un mineur accident de char et s’est fait déporter sans procès. La logique? “Si l’étranger avait pas été là à ce moment-même, l’accident aurait pas survenu”. J’imagine que c’est le même genre de racourcis mentaux qu’a fait le baiseur de chameaux qui a mis en prison une Norvégienne pour s’être fait violer à Dubai.

Samir se plaint aussi de comment jugementaux et hypocrites les Qataris sont. Le pays pratique une forme d’islam stricte, avec des heures d’ouvertures de commerces adaptées aux heures de prière, femmes sacdevidangées jusqu’aux yeux, et aucun alcool servi à part dans quelques hôtels 5-étoiles, et très régulièrement reçoit-il des commentaires condescendants du genre “Vous autres là, en Turquie et au Liban et ce genre de places impies, vos femmes sont découvertes et vous êtes pas des vrais musulmans”. Bien sûr, il doit mordre sa lèvre et s’abstenir de répondre, sous peine de se faire déporter pour avoir offensé la glorieuse nation qatarie, mais puisqu’il est en fait un musulman dévot et qu’il prend sa religion au sérieux, ça le fait royalement chier d’entendre de telles insultes. “Comme là, c’est le Ramadan. Je me lève à 3 heures du matin pour manger un gros bol de pois chiches, je me recouche, puis ensuite je me lève et passe ma journée entière sans consommer quoi que ce soit. Du lever au coucher du soleil, quinze heures sans bouffe, sans une cigarette, sans une goutte d’eau! Ces esties-là sont tous sur le welfare, ils passent leur journée entière à dormir à l’air climatisé, puis mangent de la crème glacée toute la nuit. Et ils osent dire que chus pas un vrai musulman?!”

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Un fake Venise dans un centre d’achat, sommet du bon goût

Cela me semble en effet comme une façon de crosser le système. Et c’est vrai que les Qataris, très facilement reconnaissables à leurs longues robes blanches ou leur habit de ninja (quand leurs maris leur donnent la permission de sortir du domicile) donnent pas une très bonne impression. Quand un Qatari va au dépanneur, il sort pas de son SUV; il donne un coup de klaxon de dix secondes de long, un employé pakistanais sort du dep, prend sa commande et va à l’intérieur chercher ce dont son maître temporaire a besoin. Puis le Qatari fendant, une fois qu’il a reçu ses friandises, sort du stationnement en faisant un donut et coupe le char qui s’en vient dans sa voie, à moins que ce soit aussi un SUV conduit par un ex-bédouin avec des lunettes fumées Gucci et une montre Cartier grosse comme une poque de hockey.

C’est ce genre de scènes auxquelles j’assiste alors que je me balade avec le bicycle de Samir, qui l’utilise presque jamais dû à la température accablante. J’explore le souq, les quartiers populaires où les travailleurs indiens sont entassés, et le centre-ville avec ses gratte-ciels phalliques. Je vais aussi au musée national, admirer la collection d’incroyable art islamique.

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Le musée national

Il fait 55 degrés Celsius au thermomètre, mais étrangement j’ai pas si chaud. C’est de la chaleur sèche, beaucoup moins pire que les canicules gommantes qu’on a au Québec, alors je sue presque pas. Mais quand je retourne à l’intérieur, une énorme fatigue me pogne, et il faut je fasse une sieste. Les humains sont pas faits pour passer du temps dehors dans de telles conditions, on est pas des dromadaires ciboles. Et surtout c’est le Ramadan, il faut je me cache pour prendre des gorgées d’eau, tel un adolescent qui fume du pot en dessous des estrades de son école.

Samir finit sa journée de travail et vient me chercher. Il m’invite à un restaurant libanais plutôt fancy, où à 18h35 précises on brise le jeûne en même temps que tous les autres convives. C’est un méchant festin: trois sortes de hummus, des salades, des boulettes de falafel, des feuilles de vignes farcies, de la viande grillée, des pains pita, le tout accompagné d’un thé tiède légèrement sucré. Y l’ont-tu l’affaire les Arabes?

Bien repus, on va faire un tour de machine. Il m’emmène aux péninsules artificielles en forme de palmiers, qui sont pas mal plus grosses que j’imaginais. Les Émirats Arabes Unis en ont construit des semblables, depuis, c’est un concours de qui pisse le plus loin entre les deux micro-nations qui ont juste bin trop d’argent pour leur bien. Je check le thermomètre sur le tableau de bord: 49oC. Même quand il fait complètement noir, la chaleur reste.

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The Pearl – Qatar
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Doha, la nuit

Ensuite on va jeter un oeil au méga chantier de construction du stade destiné à la coupe du monde de soccer 2022. Supposément que le stade sera climatisé au complet, et entouré d’une pelouse et de grosses fontaines, ce qui est un méga désastre environnemental, et beaucoup a déjà été écrit au sujet du traitement des travailleurs indenturés sur le chantier. Tout ça fait se poser des questions à propos de la pertinence d’avoir la coupe du monde prendre place dans un pays qui a aucune culture de soccer et dont l’équipe nationale a jamais même passé proche de se qualifier, juste pour alimenter la mégalomanie de quelques sheiks, au détriment des droits humains et de l’environnement. Mais hey, tant que ces barbus nous vendent du pétrole, tout le monde fera juste assez de bruit pour que ce soit un geste symbolique de pureté morale, mais sans rien de plus. Anyway le soccer c’est gay.

En tout et pour tout, j’ai bien aimé ma petite escale au Qatar. C’est un pays qui fait aucun sens mais aussi un plutôt intéressant, facilement navigable, qui coûte pas très cher et où aucun esti de tapon m’achale pour que j’aille dans son tuk-tuk.

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