La fois où j’ai grimpé le Mont Roraima, le joyau du Venezuela

Comme d’habitude, j’avais juste une idée générale de mon itinéraire. Je savais que je voulais terminer mon segment sud-américain dans les Guyanes, la question à se poser était si je devrais faire un petit détour au Venezuela aussi. C’était en 2016, alors que le pays était déjà en ruine quasi-totale: inflation, pénurie de nourriture et de ressources médicales, émeutes, total chaos dans la capitale, et les informations sur internet alternaient entre “Vas-y pas sous aucun prétexte crisse de craqué mental” ou “Tu peux aller checker les attractions naturelles dans le sud, mais vas pas plus loin que ça, crisse de craqué mental”.

Arrivé à Manaus, une ville brésilienne grosse comme Montréal mais en plein milieu de la jungle amazonienne, je me suis donné pour mission de collecter plus d’informations. Alors que je discutais avec une gang de Français dans mon dortoir d’auberge, un bonhomme émergea de son lit. Il avait entendu le mot “Venezuela”, alors il me dit, en espagnol, qu’il vient de là-bas. Il confirme que ouin, Caracas est une zone de guerre et que je serais un crétin d’aller là sans escorte armée, mais que Santa Elena, la petite ville frontalière avec le Brésil est correcte pour l’instant, et que quelques touristes la gardent à flot.

Vendu. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir. J’ai donc pris ma décision finale uniquement basée sur les dires d’un petit monsieur basané à la barbe pas faite qui faisait RAH RAH RAH.

Donc après quelques jours à explorer Manaus avec mon vieux crisse de bicycle tout croche que j’avais acheté pour 5$ en Colombie, je prends le bus de nuit pour Boa Vista, et je transfère dans un autre bus qui va jusqu’à Pacaraima, à la frontière. Me faire étamper par la police fédérale brésilienne prend une éternité et quart, et après ça il faut je marche quelques centaines de mètres pour entrer au Venezuela. En chemin, une gang de bonhommes avec des gros rucksacks et des chapeaux de paille me demandent si je veux changer de l’argent, mais je me suis fait recommander d’attendre d’être arrivé à Santa Elena pour avoir un meilleur taux. J’ai déjà quelques bolivars dans mes poches, gracieuseté du petit monsieur à la barbe pas faite.

Le poste frontalier vénézuélien est une roulotte stationnée sur le bord de la route, et une femme en uniforme avec des fesses gigantesques entre les détails de mon passeport dans son ordinateur avant de m’étamper. Ensuite je saute dans un taxi qui m’emmène en ville, à 10 km de là, pour l’équivalent de 0.80$.

Je suis de toute évidence un peu appréhensif de pénétrer dans ce pays si instable, mais Santa Elena me donne pas d’impression si différente de n’importe quel petit bled latino auquel chus allé auparavant. Y a pas de foule en colère avec des pancartes avec FUCK HUGO CHAVEZ dessus en train de tout brûler, y a pas de tanks, y a pas de gens en train de dévaliser les magasins, et personne fait attention à moi à part les changeurs d’argent avec leurs gros sacs à dos. J’en approche un, il me dit qu’il peut me donner 1000 bolivars pour 1 dollar US, ce qui est le taux du marché noir que l’internet me recommande (les bonhommes à la frontière offraient 900:1)

Vu que leur plus gros billet est un de 100 bolivars, je me ramasse avec un gros sac plein de briques de cash, après avoir échangé mes 300 piasses amarécaines. Une des liasses dépasse même du sac que je suis pas capable fermer. Je powerwalk jusqu’à mon hôtel.

L’hyperinflation cause des problèmes pas possibles, et l’un d’entre eux est que même leur plus gros billet vaut quasiment rien, alors t’es tout le temps en train de compter des grosses piles de cash. Ma chambre d’hôtel me coûte 4$, ce qui veut dire que faut je compte quarante billets de 100 bolivars. C’est comme si tu étais au Québec et que tu payais tout avec des pièces de 10 cennes.

Une grosse assiette de viande, riz et fèves noires me coûte 1.20$, une bière 0.50$, et mon trek de six jours vers le Mont Roraima va me coûter 250$, une méchante aubaine. Je clanche quelques bières comme l’ivrogne que je suis et je me couche tôt.

JOUR 1

Le lendemain matin, une vanne vient me chercher et je fais connaissance avec les autres trekkeurs: quatre Vénézuéliens, deux Portugais, et un Philippin de Toronto. Il y a aussi une gang de guides et porteurs, tous des Amérindiens du coin, de la tribu des Pemón. On sort vite de la ville et on roule quelques heures sur une route de campagne avant d’arriver à notre point de départ.

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Quelques autres guides et porteurs amérindiens sont déjà là, et ils se répartissent la charge: des tentes, des pots et casseroles, des gros sacs de bouffe, même les sacs de quelques-uns des autres trekkeurs les plus fifons, qui se trouvent à juste traîner un mini sac à dos. Les porteurs mettent ça dans des gros paniers en paille tressée avec des sangles pour leurs épaules et leur front, j’en met un sur mon dos, en joke, et chus à peine capable de tenir debout avec. Ça doit peser au moins 200 livres.

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La première journée est plutôt courte et relaxe, et on couvre juste quelques kilomètres dans une plaine. Bien vite on a le Mont Roraima en vue, presque tout le temps enveloppé de nuages mais avec quelques éclaircies ici et là qui le découvrent complètement. Il doit avoir la forme la plus étrange que j’aie jamais vu, on dirait un gros rectangle. Vu de loin, je me demande comment on va bin pouvoir grimper ça.

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En fin d’après-midi, il commence à mouiller, et ça arrêtera pas pour les six jours à suivre. Mon moral est plutôt bas alors que je monte la tente en vitesse, mais les guides et porteurs chantent et se content des jokes alors qu’ils préparent à manger. Ils sont sûrement juste contents de pouvoir déposer les énormes charges sur leur dos.

Je partage ma tente avec José, un banquier de Caracas. Il a pas de problème à discuter avec mon espagnol déficient, mais parle également un anglais parfait, et m’explique la situation dans le nord du pays. Même en période stable, Caracas est déjà pas une ville très safe, alors les gens aisés (comme lui) vivent dans des maisons ou tours à condo entourés de barbelés et ces derniers temps, ont engagé un surplus de gardes de sécurité armés, quand ils ont pas tout simplement décalissé en Colombie ou aux États-Unis. Ceux qui peuvent le faire ont vidé leurs comptes de banque et magasinent à des places, également entourées de gardes avec des gros guns, qui prennent les dollars US. Les supermarchés ordinaires sont quasiment vides, et y a un marché noir très compétitif pour des choses aussi simples que du papier de toilette ou du savon. Les prix, si dérisoires pour un honnête globetrotteur comme moi qui paye en bolivars acquis sur le marché noir, sont quand même multipliés par au moins 10 depuis l’an dernier et les gens sont évidemment vraiment pas contents. La seule chose qui est restée au même prix est l’essence qui coûte 1 bolivar le litre.

“Quoi?! Juste 1 bolivar?”

“Ouin”

“Mais… ça veut dire tu peux remplir ta tinque pour 3 cennes américaines!”

“On est un pays producteur de pétrole, le gaz a toujours été subventionné et très abordable. Le monde peut encore mettre du gaz dans leur char, mais pas manger. Y en a qui sont désespérés, ils remplissent des jerricans et trafiquent ça en Colombie ou à Trinidad et Tobago. Ils échangent une jerrican contre un poulet ou un sac de farine. Mais c’est vraiment illégal, si ils se font pogner par l’armée d’ici ou de là-bas ils peuvent se ramasser en prison.”

Quel gâchis. Un si beau pays, avec du si beau monde. Et assis sur une énorme réserve de pétrole… Pourquoi les Arabes sont tellement riches qu’ils bâtissent des tours phalliques dans le désert, des oasis artificiels, des hôtels tellement pas de bon sens qu’ils changent l’échelle habituelle du un à cinq étoiles, et peuvent se permettre d’être sur le BS pendant que des étrangers font tout le travail chez eux, mais que le Venezuela est un si gros fuckin désastre?! J’écris ces lignes presque trois ans plus tard, et encore hier ils en parlaient aux nouvelles. Chus pas un spécialiste, et toute tentative d’obtenir des informations se heurte à du partisanisme à la noix, les droitistes scandant “Ah-ha! Vous voyez, le socialisme c’est de la marde! #Trump2020!” et les gauchistes de rétorquer “C’est l’interventionisme américain tout ça! Pis Maduro c’est pas un vrai socialiste, tout comme un vrai Écossais met pas de lait dans son thé!”, aucun côté prêt à admettre que la vérité se situe quelque part au milieu.

Les gens sont caves. Je prends une shot de brandy avec José et je m’endors du sommeil de l’injuste.

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Après une autre journée plutôt tranquille sur des faux-plats et des petites collines qui montent lentement, on campe juste à la base de la montagne. Au matin du jour 3, on se fait réveiller à la noirceur, on déjeune (à la pluie), on défait le camp (à la pluie) puis on se met en route. Le terrain devient de plus en plus pentu, et soudainement on est en face d’un mur de roc. Il faut grimper en zig-zag sur des escaliers naturels sur la paroi, en faisant attention de pas glisser, vu que les roches sont toutes mouillées. C’est à pic, et bien vite chaque pas est comme faire un bodyweight squat à une jambe (plus le poids de ce que j’ai sur le dos), et j’ai les cuisses et mollets en feu. J’ai de la misère à imaginer comment les porteurs sont capables de grimper ça, et on vient juste de commencer.

La cascade qui, vue de la plaine en bas, semblait si petite et si jolie, s’avère être plutôt large, et il faut marcher dedans. Dedans, sti. À contre-courant. C’est la seule route. J’étais déjà tout détrempé par la pluie chaude, et suintant comme un porc, alors au début ça me fait un peu du bien, mais les gouttes tombant de haut me tapent de plein fouet et j’ai l’impression de me faire mitrailler par des paintballs. Il faut garder la tête basse pour pas en recevoir dans les yeux. Finalement, on peut en sortir, et j’ai les oreilles qui buzzent à cause du bruit assourdissant de la chute d’eau dans laquelle je viens de passer un long moment. Marcus me rejoint dans mon abri rocheux et on se fait un high-five. Je suis tout trempe, grelottant, et même si y a aucune vue à partir d’où on est, je suis très satisfait de cette expérience unique et j’ai hâte à ce qui s’en vient.

Vu qu’il pleut trop, Marco le guide-en-chef dit qu’on ira pas au sommet aujourd’hui, alors on monte le campement dans une caverne, qui bien vite est envahie d’une odeur de pieds mouillés épouvantable. Tout le monde a le grand sourire dans la face, cependant.

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On y restera deux nuits, et le jour 4 est un aller-retour vers le sommet. C’est pas vraiment d’un sommet dont il s’agit, vu que comme j’ai déjà dit la montagne est carrée et est plutôt plate une fois en haut. On dirait qu’on est rendu sur une autre planète, tellement le paysage est différent, avec des espèces de grosses fleurs bizarres et des herbes qui poussent entre les grosses roches noires. Il y a aussi des piscines naturelles qui se forment un peu partout, que les guides appellent des “jacuzzis”, remplies d’eau teintée en rose à cause des microorganismes dedans.

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Une fois rendus sur le bord de la montagne, les nuages se clairent juste un peu pour qu’on voie la jungle 800 m en bas, mais reviennent et obscurent toute. Mes compagnons se plaignent de pas pouvoir prendre de photos, mais en fait les clichés qui ont sorti de ce moment sont excellents et me donnent une impression d’être au bout de la Terre (si j’étais un crétin de flat-earther).

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Le jour 5 se passe sans histoires, on redescend dans la même chute d’eau et on campe au même endroit au pied de la montagne. Le jour 6 est un plus compliqué par contre… à l’aller, on avait traversé une petite rivière, mais après cinq jours de pluie sans arrêt, elle a gonflé et est rendue un torrent. Un autre groupe de touristes, des Brésiliens, sont sur la rive en train d’attendre. D’attendre quoi? Que quelqu’un vienne bâtir un pont?!

Vu que c’est une journée facile, le groupe s’est étendu comme de la confiture sur une toast, et ça fait plusieurs heures que Marcus et moi on marche bien en avant du reste du monde. Je les vois au loin mais j’ai pas le goût d’attendre, alors je marche un peu en amont à un endroit qui est plus étroit et je me mets à traverser. Bin vite j’ai de l’eau jusqu’à la taille, et il faut que je me penche en direction du courant, qui est très fort. Quelques fois, il faut que je me mette en arrière d’une grosse roche pour prendre un peu de repos, ou que je rebrousse chemin quand la rivière devient trop profonde, mais j’arrive éventuellement de l’autre côté. Il y a une autre rivière bin plus profonde et torrentielle, mais celle-là a une corde qui la traverse, et je m’en sers pour traverser.

Le reste du groupe arrive peu à peu. Assis de mon bord, je les vois, ils délibèrent un peu avec le groupe de Brésiliens, puis ils commencent une chaîne humaine pour traverser, mais une fille glisse et passe proche de se faire emporter. Un autre gars tombe entre deux grosses roches, et avec la force du courant, les guides et porteurs ont toutes les misères du monde à le sortir de sa craque. Je leur crie d’aller plus en amont, là où j’ai traversé, mais Marco semble avoir une autre solution. Il part dans l’autre direction, et revient avec un canot, qu’il manie expertement à contre-courant. Quand je dis un canot, je veux plus dire un tronc gossé comme dans Tintin et l’Oreille Cassée, mais quand même, chus impressionné, décidémment ce Marco est un homme plein de ressources.

Le problème est qu’il y a juste une place dans la pirogue, alors il doit faire au moins trente aller-retours et ça gruge tout le reste de l’après-midi. La Brésilienne, traumatisée, est encore en train de shaker et pleurer une fois traversée, et l’autre gars qui est tombé dans la rivière a les vêtements tout déchirés et en sang. Marco semble pas trop content que j’aie traversé sans les attendre, j’ai sous-estimé le pouvoir de la rivière faut crère. Peut-être qu’il a raison, mais quand il a le dos tourné je hausse mes épaules et me dis que si j’étais, je sais pas moé, un coureur des bois, je me laisserais pas arrêter par une petite rivière comme ça, et y a quelque chose de quand même cool à avoir été le seul à traverser tu-seul comme un grand.

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Une dernière traversée

Arrivés au village, on voit des Amérinidiennes sur un monticule de sable, à ramasser je-sais-pas-quoi et les mettre dans des chaudières. Je demande à Martin, un des porteurs, ce qu’elles font:

“Elles ramassent des fourmis”

“Grands dieux, pourquoi?”

“Pour faire de la sauce piquante”

“Tu me niaises!”

“Non, on appelle ça du kumache. Tu peux en acheter au marché où on va arrêter manger.”

Ma curiosité est piquée comme les doigts des madames qui ramassent des grosses fourmis vivantes pour les faire bouillir avec des piments, et j’en achèterai une grosse bouteille (pour genre 10 cennes) que je ramènerai au Québec. Je l’ai finie seul, je sais pas pourquoi personne à qui j’en offrais en voulait.

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