Face-à-face avec un tigre

Pour la Saint-Valentin en 2013, j’avais une date avec les animaux sauvages du Parc National de Chitwan, au Népal. Avant que le soleil se lève, on s’assoit, dix personnes “queue à cul” dans le fond d’un étroit canot avec pas plus que quelques pouces de franc-bord, et on descend la rivière embrumée. Plein d’oiseaux prennent leur déjeuner sur les rives: des martins-pêcheurs, des marabouts, des perroquets, des coucous, des oies, et plein d’autres que je ne saurais nommer, limité que je suis en terminologie ornithologique.

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Bien que j’adore les petits dinosaures à plumes, je suis pas mal plus fan de gros animaux terrestres, et c’est ce qui m’a amené dans ce parc national, fondé il y a une quarantaine d’années et recevant le statut de patrimoine mondial de l’UNESCO peu après. Il est situé dans la moitié sud du Népal, qui a peu en commun avec le nord et ses calvinces de grosses montagnes qui ont rendu le pays si populaire (et avec raison). Le paysage est très plat, et au lieu des drapeaux de prière et sommets couverts de neige éternelle, on est entourés de jungles, de marais et de grosses bêtes en liberté.

Plusieurs options s’offrent au visiteur: tu peux y aller à dos d’éléphant (bleh!), en jeep, en canot ou à pied, et vu que mon pote Alex et moi sommes friands d’exercice et sur un maigre budget, on choisit la dernière option. Ça promet aussi d’être une plus grosse source d’émotions fortes. Le bateau accoste, et notre groupe débarque: Alex, moé, deux lesbiennes hippies de l’Argentine et deux guides. On dit bye à ceux qui restent dans le canot pour faire du bird-watching dans les marais, puis le guide en chef, Ganesh, nous fait un briefing de sécurité, au cas qu’on rencontre un animal hostile.

Rhinocéros qui charge? Grimpe un arbre, ou cours en zig-zag, il va arrêter dès qu’il voit que tu t’en vas. Ours furieux? Restons groupés, tapons dans nos mains, faisons le plus de bruit possible. Tigre rugissant? Encore une fois, restons groupés, regardons-le dans les yeux, et assurons-nous que sa route est pas bloquée. Crocrodiles? Restons loin de tout plan d’eau.

J’écoute attentivement, puisque j’ai pas le goût de me faire éffouairer ou manger, mais il nous assure que même si des attaques d’animaux sont pas rares, et sont même très fréquentes, il n’y a jamais eu un seul blessé grave dans toute l’histoire du parc.

“Et les éléphants?”, demande une des lesbiennes argentines.

“Ah, ça, y a rien à faire. Si on rencontre un éléphant, il VA nous tuer toute la gang. Mais y a aucune chance que ça arrive, il y en a une cinquantaine dans le parc, ils ont tous une sonde GPS et dès qu’ils s’approchent des zones où les safaris à pied se passent, les rangers vont s’en occuper et les ramener dans le nord du parc.”

On se met en route, et à part quelques chevreuils qui gambadent, des singes qui sautent de branche en branche et une trallée d’oiseaux, on voit rien de sérieux pour la première heure. Quand on arrive à la délimitation entre la forêt et une clairière, on entend un CRAC assourdissant. On croirait que c’est une grosse boule de démolition qui vient de fracasser une cabane faite avec des 2 par 4. Ganesh met un doigt sur ses lèvres et nous invite à s’approcher d’où le bruit provient. On voit pas grand chose, avec la forêt assez dense et un gros brouillard matinal, mais soudainement on voit un énorme rhinocéros qui court perpendiculèrement à notre trajet, à dix mètres devant nous. Holy shit!

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Peu après, on tombe sur un autre rhino, endormi dans le milieu d’une patch d’herbes brûlées. Alex s’approche pour prendre des photos, sur la pointe des pieds, et quand il est tout près, je tape dans mes mains et lâche un “Hey!”, ce qui fait bien marrer tout le monde à part Alex. L’énorme bête entrouvre un oeil, mais se recouche tout de suite. On reste un peu à admirer cette force de la nature, avec sa tête grosse comme un mini-fridge, avant de le laisser à son dodo.

Juste pour ça, je me dis que même si on voit rien d’autre pour le reste de la journée, ça aura valu la peine de venir. On continue de marcher, et on arrive à une plateforme d’observation avec une vue à 360 degrés sur les environs, qui est supposément une bonne place pour voir des ours, et aussi une occasion de se reposer un peu. D’un côté, il y a une rivière avec plusieurs gros crocrodiles se faisant dorer au soleil sur la rive, ce qui est impressionant la première fois que tu en vois, mais plutôt décevant par la suite, parce qu’ils bougent jamais. Ça pourrait être des troncs d’arbres qu’on aurait environ la même expérience.

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Une chaloupe s’approche au loin, et accoste là où la rivière courbe. Des touristes chinois en émergent, caméra à la main. “Heille, des gens de ton pays!”, Ganesh blague.

Ils sont plutôt loin, mais dans le silence presque absolu, on entend leur guide népalais leur dire de pas trop s’éloigner, et de pas aller vers la rive sablonneuse. Bien sûr, ces péquenots parvenus vont pas écouter un petit bonhomme brun qui leur parle en anglais, une langue dont ils comprennent sûrement pas un esti de mot, alors ils continuent de se promener, photographiant chaque plante et l’un l’autre. Leur guide réitère l’avertissement, et du haut de notre plateforme, on commence à faire des blagues pour ce qui est de “manger du chinois”. Ganesh rit avec nous, mais quand un des crocrodiles bouge sa queue, sa face devient ultra-sérieuse et il empoigne la rambarde à deux mains. Il est un guide vétéran dans ce parc, et sait quand le niveau de danger vient de monter. Alex et moi on mord nos lèvres, pleins d’appréhension.

… mais finalement les Chinois retournent à leur bateau. Maudit. ÇA, ça aurait fait une histoire à conter. Et tu peux pas vraiment te sentir mal pour ces idiots qui ignorent les instructions de leur guide comme ça.

On est maintenant rendus juste quatre, les deux Argentines ayant décidé que les safaris à pied dans des places pleines de gros animaux épeurants c’est pas pour elles, et le premier Jeep à passer les a ramassées. Ça fait qu’on peut marcher plus vite. D’une autre plateforme, on voit une maman ourse avec son kid sur le dos, arpentant les hautes herbes. C’est un ours asiatique, qui est noir comme ceux que je voyais en camping quand j’étais petit, mais avec des plus longs membres et un nez tout aplati, comme celui d’un cochon.

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Comme tout bon guide de safari, Ganesh partage avec nous ses connaissances de la flore et faune du coin, et aussi nous donne des cours sur la marde, et l’information qu’elle nous donne. Le niveau 1 de la mardologie est juste de reconnaître de quel animal il s’agit, et quand on apreçoit un tas, il nous teste. Les plus faciles sont évidemment les crottes de rhinocéros, gros comme des ballons de volleyball, mais peu à peu on apprend à reconnaître ceux des autres animaux aussi, dont la marde de tigre, qui ressemble de façon très suspecte à la nôtre. Un des étrons est encore tout frais, et peu après qu’il le voie, Ganesh se penche et ramasse une feuille mouillée.

“De l’urine de tigre. Et c’est frais! Il y en a un qui est vraiment pas loin.”

En traversant un petit ruisseau désséché, on entend un RAWWWRRRR!!! de l’autre côté, et tout le monde s’immobilise. Les deux guides lèvent leur bâton de marche comme une épée, comme si c’était pour faire quoi que ce soit si un tigre nous saute dessus. Je mentirai pas, un millilitre de diarrhée a dégoutté dans mes bobettes à ce moment exact.

On est pas exactement face à face avec le tigre, mais dans les buissons, il y a clairement quelque chose qui bouge, quelque chose de gros. Sous les ordres de Ganesh, on se met sur le reculons. J’aurai pas vu l’animal finalement, mais Alex dit avoir entrevu sa queue entre deux herbes.

Y a pas grand chose qui peut battre ça, à ce point. Notre trajet se termine pas longtemps après, au chalet où on va passer la nuit. Je me couche peu après le souper, épuisé de cette longue journée qui a commencé à 5 heures du matin, et aussi je suis malade depuis quelques jours déjà (mon estomac a survécu le Bangladesh, mais le Népal en a venu à bout).

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Le lendemain, Alex me conte qu’il a veillé tard à brosser au raki avec Ganesh et d’autres des ses chums guides, et qu’il s’est fait dire qu’on l’a quand même échappé belle. Les tigres évitent les humains, et vont presque tout le temps partir avant qu’on s’en approche trop, mais pas loin du lieu de notre rencontre, il y avait une petite base militaire. Le parc abrite des soldats et des rangers qui sont là pour capturer (ou, des fois, tuer) les braconniers, et supposément que si il y avait des soldats qui grouillaient et faisaient du bruit de l’autre côté d’où le tigre était, il aurait pu se sentir pris au piège et c’est vraiment pas une nouvelle. Ganesh confirme:

“Il fallait que je garde mon sang froid, pour pas que vous vous mettiez à paniquer, mais y a juste une fois où j’ai eu plus peur que ça.”

Naturellement, il a pas le choix de nous conter l’autre histoire, celle qui lui a donné une encore plus grosse frousse.

“Ça fait longtemps, j’étais guide depuis juste un an ou deux. Un jour j’ai emmené un Français en solo, il était alpiniste, très en forme, donc on est allés très creux dans le parc. On a grimpé un arbre, et assis sur une haute branche, il a sorti un joint et on l’a fumé ensemble. Je me suis endormi, et quand je me suis réveillé, le Français était pus là.”

“HAHAHA! No way! Tu l’as retrouvé?”

“Ouin, il était pas trop loin, il est allé se promener mais a pas retrouvé l’arbre qu’on avait grimpé. Il se sentait vraiment désolé, mais on en a ri après. J’aurais perdu ma job c’est sûr!”

Le party est plus ou moins fini, et on se tape un six heures de marche pour retourner au village de Sauhara, où notre petit hôtel est situé. Une bien belle expérience, et pas mal loin de ce que j’imaginais en allant au Népal.

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