La fois où on s’est fait saouler par un chef de village polynésien

Il y a des journées où tout se déroule bien, il fait beau, et tu es aussi heureux que tu puisses l’être.

Je suis sur la côte sud de Upolu, la principale île de Samoa, avec deux Britanniques avec qui j’ai joint mes forces, Sam et Lee. Ils sont de bonne compagnie, toujours prêts à une aventure spontanée, et avec le sens de l’humour à la fois cru et sec propre à cette race de gens à la peau rougeâtre. On s’est rendu dans cette partie de l’île avec un bus d’école peinturé de plein de couleurs et de dessins de Jésus, avec des animaux de ferme et des grosses bonnes femmes en robe colorée, et là on revient de passer une nuit sur une île privée, avec juste une famille de Samoans, quelques chiens, et un gros sac de vin australien cheap.

SAM_1900.JPG

Ensuite on a bougé vers une hutte sur le bord de la plage adjacente à un plus gros hôtel, et on a décidé d’aller à la tranchée océanique de Tosua, une des nombreuses attractions naturelles uniques de ce petit pays polynésien. Le gars de l’hôtel nous y dépose avec sa camionnette et nous demande à quelle heure venir nous chercher, on lui dit de laisser faire vu qu’on sait pas combien de temps on y restera, et qu’on peut s’arranger nous-mêmes.

On paye le une piasse pour avoir accès au site, qui est un trou d’une cinquantaine de mètres de diamètre pas loin de la falaise qui donne drette sur l’Océan Pacifique, et avec de l’eau dans le fond, alimenté par un tunnel qui mène à l’océan. Une échelle un peu broche-à-foin permet d’y descendre et de se baigner, ce qu’on fait. Il y a pas grand monde, peut-être cinq touristes japonais ou européens et autant de gens du coin, à nager ou à sauter de la plateforme dans l’eau salée.

SAM_1912.JPG

Tout le long de l’après-midi, des petits groupes de gens vont et viennent, restant en moyenne pour une demi-heure, nous on voit pas le temps passer, cette place là rock en sale! Lee et Sam se darent de sauter dans l’eau à partir d’une marche toujours plus haute dans l’échelle, moi j’essaie une fois de la cinquième marche et je touche le fond rocheux, alors non merci, je préfère flotter dans l’eau avec mes lunettes de natation à regarder les quelques p’tits poissons colorés qui sortent des fois de leur crevasse.

12219611_10153508067311997_1899891636963572684_n.jpg

Lee est un triathlète ironman et donc un excellent nageur, et décide de s’aventurer dans le tunnel qui mène à l’océan. Il disparaît pour quelques minutes, on se demande si il est mort, finalement il réémerge et nous invite à le suivre. Moi perso je nage comme une crotte de chien et je suis un peu claustrophobe, alors j’ai un peu un élan de panique une fois que je suis rendu complètement entouré de roche et que je peux pas juste sortir ma tête de l’eau, mais je continue vers l’avant dans le noir, pas bin l’choix, et bin vite je vois Lee qui nage sur place et pointe vers le haut. J’ai une énorme adrenaline dump quand finalement je sors et peux respirer. Il faut s’agripper aux parois rocheuses, parce que on est pus dans la petite tranchée tranquille, des grosses vagues viennent nous brasser.

Finalement on fera l’aller-retour deux fois, et lors du dernier retour, on suit un banc de poissons. Malade! Samoa manque pas d’attractions, avec ses champs de lave, ses geysers où tu peux lancer une coconut dedans et la faire revoler vers le haut, ses chutes d’eau et ses plages, mais Tosua est clairement la plus cool de la gang.

On se rend vers le parking, où un taxi est stationné. Il nous demande un prix de crosse, trois fois ce que le gars de l’hôtel nous avait chargé, alors on continue et on se plante sur le bord de la route, à attendre soit un des rares bus ou alors quelqu’un qui peut ramasser trois pouceux en même temps. Il y a juste une route, alors on sait que n’importe qui qui va par là peut nous emmener chez nous.

Samoa est vraiment pas très peuplé, surtout cette partie de l’île, alors il se passe des fois cinq minutes sans un seul véhicule. On crève de chaud avec le soleil de milieu d’après-midi absorbé par l’asphalte noire, mais on a assez d’eau potable et le moral est haut, après cette belle baignade. Faque on attend.

SAM_1898.JPG

Un pick-up se pointe au loin et monte la côte jusqu’où on est, on lève nos bras, et il arrête. Quatre énormes bonhommes bruns sont dans la cabine, le plus patibulaire d’entre eux, au volant, nous demande où on va. On lui dit.

“You want me to bring you there for free?”

“Well… I don’t know. Can you?”

“I’m from Australia. You know, in Australia, nothing is free?”

Euh, chus pas mal sûr que le concept de l’autostop existe en Australie. Mais comme j’ai dit autrefois, chus pas un freegan puant, et Lee et Sam non plus voient pas d’objection à lui glisser 10 tala chaque (environ 5 piasses) avant de sauter dans la benne, où on se fait un nid dans la pile d’outils agricoles et de gros sacs de je-sais-pas-trop quelles espèces de racines bizarres que ces gens mangent et qui les rendent si énormes.

On roule un certain temps, avec un magnifique paysage qui se déroule en arrière du truck, le bleu pétant du ciel et de la mer, le vert éclatant de toute la végétation tropicale, et l’asphalte noire de la route toute neuve. Puis on arrête à un petit dépanneur, et vu que tout le monde sort, on va se dégourdir les jambes un peu aussi. Le chauffeur, qui avait pas fait super bonne impression, vient nous jaser un peu, nous demandant d’où on vient, ce genre de choses, et se présentant comme Rocky. Puis il dit “You know what, I should not have asked for money. Hey Fafatu, give them back their 30 tala!” On lui dit que c’est cool, ça nous dérange pas, mais il insiste.

Il achète des grosses bières, nous en donne, et en claque une, même si il conduit. Et il sort une phrase pour la première fois, qui deviendra un méga inside joke avec Lee, Sam et moi pour le reste du voyage.

“I’m the village chief, you know? I take care of my boys!

“I thought you lived in Australia?”, rétorque Sam.

“I’ve been in Australia 20 years now, in Wollongong near Sydney. But I’m still the village chief here, those guys are from my village. I take care of my boys!

Un des boys, en fait un bonhomme d’au moins 50 ans, revient avec sept gros contenant en styrofoam, un pour chaque. Ils sont remplis de viande de toute sorte, une grosse saucisse, une cuisse de poulet, une côtelette de porc avec l’os dedans, et un morceau de poisson pané, avec du taro, une patate et d’autres sortes de racines bizarres. Un tabarnak de snack toé, et encore une fois, no wonder que Samoa est un pays de rugby.

SAM_1921.JPG

On roule encore, sirotant des bières Vailima glacées qui descendent magnifiquement avec cette chaleur, et finalement on voit notre resort au loin.

… et on arrête pas.

Je cogne dans la vitre arrière, qui s’entrouvre, et on lui dit que c’est là qu’on reste.

“I know. But I bring you to my village OK?”

Il semble qu’on a pas trop le choix. Perso je suis satisfait de cette petite aventure impromptue, et mes deux compagnons semblent approuver aussi. Pas comme si on avait de quoi d’autre à faire.

Le pick-up tourne sur une petite route en terre, et on se ramasse au milieu de la jungle. On arrête à une petite cabane qui sert de dépanneur, et Rocky achète deux grosses bouteilles de deux litres d’un liquide clair, des sachets de Kool-Aid à la fraise, et des bières pour nous. Puis on va s’asseoir dans l’espèce de pavillon au milieu du village, gros comme un court de tennis, tout pavé avec des belles tuiles luisantes. Rocky nous dit que c’est l’aire commune, où traditionellement les femmes font la cuisine et les partys se font, et que la plupart des villages en ont une en terre battue mais il vient de la faire bâtir, au coût de 20 000 piasses australiennes. “I take care of my boys, you see”. Il nous raconte comment il est arrivé en Australie avec pas une cenne, travaillait dans une usine le jour et comme bouncer dans les bars le soir, “cracking cunts’ skulls on the pavement”, de là son surnom Rocky, avant de finalement arriver au point où il est, propriétaire de deux compagnies de camions dans le New South Wales.

D’autres de ses boys émergent, certains tout en sueur de revenir de travailler dans le champ de bananes ou de je-sais-pas-quoi juste à côté, et ils nous disent quelques mots en anglais, que tout le monde dans ce pays parle presque parfaitement, à part Rocky, bizarrement, qui a un cibole de gros accent et fait des fautes de grammaire même si il habite dans un pays anglophone. Entre eux, ils se parlent en leur langage bizarre polynésien.

Rocky prend une chaudière blanche et y verse le contenu des deux bouteilles qu’il vient d’aller chercher, qui ont une odeur chimique d’alcool pur, et mélange ça avec les sachets de Kool-Aid jusqu’à temps que le mélange devienne rouge. Il sort une tasse, la remplit à moitié, et me la tend. “Drink!”, m’ordonne-t-il de sa voix rauque et dénuée de toute forme de douceur.

SAM_1926.JPG

J’en prends une gorgée, et je me mets à tousser, les yeux qui piquent. Cette shit doit bin avoir 50% d’alcool, et on goûte à peine le sucre du mélange en poudre. Les deux brouteux de fish-n-chips et les gros Samoans ricanent de me voir comme ça, mais bin vite c’est leur tour, et tout le monde reçoit une tasse tour à tour. Les blanchâtres que nous sommes ont juste un petit fond, ce qui est en masse, mais les villageois calent la tasse au complet.

On reste là pendant quand même un méchant bout, Rocky assis au milieu du cercle à forcer tout le monde à se saouler la face, et bin vite tous les bonhommes bruns ont l’oeil vitreux et la tête qui cogne des clous. Plus d’un d’entre eux se lève, titube jusqu’au jardin et vomit une écoeurante pâte rouge foncée, comme s’il crachait du sang dans un film d’horreur. Moi-même chus rendu saoul en tabarnak, et j’ai juste pris quelques gorgées de ce cocktail dégueulasse, comparé aux gars qui se sont fait forcer de caler des verres entiers par leur chef. “I take care of my boys!”, dit-il en tendant une tasse tellement pleine qu’elle déborde, à un des ses subordonnés qui a vraiment mais vraiment pas l’air d’avoir le goût.

Sam demande quand est-ce qu’on peut retourner à notre hôtel, prétextant qu’ils nous attendent, ce qui est pas tout à fait faux. Bientôt, bientôt, Rocky répond, tout en continuant d’empoisonner le village au complet. Lui-même prend des gros shots, mais semble vraiment pas affecté.

La nuit est tombée, et on reste là quand même un certain temps, et tout à coup Rocky se met à gueuler après un des boys, et en juger avec ses gestes et son ton, pas besoin de savoir parler Samoan pour comprendre qu’il lui dit de décalisser, ce que le gars fait, en criant des choses qui sonnent tout aussi épeurantes. Sam, Lee et moi on se fait petit, une des dernières choses qu’on veut c’est se ramasser au milieu d’une bataille entre deux Polynésiens de 300 livres.

Je vais pisser, trouvant mon chemin dans la noirceur, et j’entends un “Pssst!” dans la nuit. Je plisse les yeux, et c’est le gars qui vient de sacrer son camp. Il me demande d’aller lui chercher une bière, et vu qu’il a été cool avec moi, je retourne au pavillon et j’en prends une, que je lui emmène.

C’est finalement le temps de s’en aller, alors on s’empile dans le derrière du pick-up, nous trois plus quelques autres des villageois. Rocky prend le volant, même si il vient de claquer au moins une demi-pinte de leur vodka écoeurante.

On arrive à l’hôtel, avec une dizaine de gros Samoans qui nous emboîtent le pas. Le gars qui nous avait conduit à Tosua au début de la journée nous voit arriver, et fronce les sourcils. Non seulement on revient bin plus tard que prévu, mais on est visiblement très saouls, et on a une gang de bandits avec nous. On est dimanche soir, et l’hôtel a préparé un gros buffet, avec un cochonnet entier rôti et plein de hors d’oeuvres. Plusieurs groupes de touristes, surtout des couples de vieillards et des familles, sont déjà attablés et nous regardent d’un air vaguement apeuré.

Rocky et quelques-uns des boys plus vieux connaissent les musiciens sur le stage et les serveurs, et vont leur dire allo. Ils reviennent avec plein de bouteilles de bière, et les “I take care of my boys!” sont rendus de plus en plus fréquents. On trinque, on chante, on se donne des grosses tapes viriles dans le dos, et on dévore des assiettes de porc, de frites et de taro. Un bien beau party.

12195987_10100316178255268_5181502095063536314_n.jpg

On a un peu mal aux cheveux le lendemain, alors qu’on se réveille dans des draps trempes de sueur dans notre cabane de bord de plage. La baignade dans l’eau salée fait du bien, et peu après on prend un bus vers Apia, la capitale.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

Powered by WordPress.com.

Up ↑

%d bloggers like this: