Périple à Tachileik et Mae Salong

[Extrait de mon journal, Juillet 2009]

Les protagonistes :
–         Jens, mon Couchsurfeur allemand. Il est en voyage depuis 20 mois et a la pilosité faciale pour le prouver. Ses pays favoris? Albanie, Monténégro et Macédoine, ç’te coin-là. Il partage mon obsession pour le grindcore et m’a d’ailleurs fait découvrir plusieurs sonorités bien brutales.
–         J-S Le Cul-Terreux, mon visiteur québécois, ancien soldat réserviste comme moi. Je l’ai pas vu depuis 2006, alors qu’on travaillait sur la base de Valcatraz ensemble, le voir arriver à Chiang Rai avec 30 kg de muscles et de cheveux de plus que la dernière fois je l’ai vu, ça m’a fait un choc.
–         Et bien sûr, moé, votre prétentieux maître (à défaut d’être votre humble serviteur).

Samedi en milieu d’avant-midi, nous nous dirigeons vers la station d’autobus provinciale. Il y a beaucoup plus de gens que d’habitude, dû au fait que c’est le week-end de l’anniversaire du roi de Thaïlande et que bien des gens ont congé lundi, dont moi. Le petit crisse de vieux bus qui fait les allers-retours jusqu’à Mae Sai est déjà plein, mais on s’y fait engouffrer pareil. « Il reste de la place debout, en arrière. » Jens et moi, à cause du plafond bas et de nos 180 cm+ (à la verticale, me dois-je de préciser), on paye en maudit et c’est uniquement une alternance cou plié/dos arqué qui nous permet de pas être paralysé à vie. Il faut également faire attention pour pas tomber par la porte grande ouverte.

Heureusement que plusieurs gens descendent à mi-chemin et qu’on peut voler leurs places, sinon on en serait avec une bonne dose de torticolis . Je pense qu’on a tous vécu pire anyway, et le moral est encore haut. Nous arrivons à Mae Sai, transférons vers un taxi collectif, et traversons la frontière birmane peu après.

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(Chus sur le toit)

Vu que j’ai pas encore de permis de travail, même si je suis employé à Chiang Rai depuis plus de trois mois, il faut que je sorte du pays à chaque 15 jours pour renouveler mon visa de touriste. Ça me faisait un peu chier au début, mais éventuellement j’y ai pris habitude de faire le petit aller-retour jusqu’au Myanmar. Leur ville frontière, Tachileik, est un peu drabe mais tranquille, il y a un casino, des restaurants chinois, et je m’y suis fait un ami, un kid de 18 ans nommé Justin, ethniquement chinois mais né au Myanmar.

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Il est occupé et ne peut nous rejoindre que quelques heures plus tard, alors on va se promener dans le marché, et quand c’est rendu pus drôle de se faire écoeurer et bloquer le chemin par des petits bonhommes bruns qui veulent nous vendre du Viagra de contrebande, des cigarettes et des jeux de cartes avec la face de Saddam Hussein dessus, on va manger. La bouffe birmane est bien intéressante, et pas mal différente de la cuisine de leurs voisins chinois et thaïs. Du porc dans une sauce huileuse, des légumes étranges (certains étant simplement amers et infects, mais supposément que les vieux Birmans aiment ça et disent c’est bon pour la santé masculine) et bien sûr du riz à volonté et diverses petites sauces pour l’apprêter, le tout lavé avec de la Myanmar Lager bien froide. Repus, on marche jusqu’au gros temple doré pas très loin, et Justin nous y rejoint. Je m’inquiétais un peu de la logistique et de l’allure que pourraient prendre les choses : habituellement, Justin vient me chercher avec sa moto, et y a évidemment aucun moyen d’y fitter les quatre, même avec la plus grosse bonne volonté au monde. Je pensais qu’il faudrait dealer un prix avec les tuk-tuk taxis, mais non toé, Justin se pointe avec deux de ses chums, chacun aux commandes de sa bécane. On aurait dit les Hells’ Angels chinois, chapitre Tachileik.

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Ils nous conduisent à un hôtel, question qu’on ait une place ou rester, puis à leur collège, ou j’étais allé deux semaines avant. On y passe l’après-midi, à chiller et jouer quelques games de basketball. L’un de nos adversaires est un gros Chinois tout de jaune vêtu, aux cheveux rasés et boucles d’oreilles en fake diamant et qui est juste vraiment trop show-off. J-S et moi, on le surnomme SuperStar immédiatement.

En fin d’après-midi, on prend une marche qui nous mène à une rue plutôt animée. On entre dans un restaurant, question de boire une bonne bière froide, et la place se remplit complètement peu après. Sur la TV écran géant, il y a un match de soccer Myanmar vs Laos, dans le cadre des SEA Games qui ont présentement lieu à Vientiane. Mon dégoût pour le Laos me porte à prendre ardemment pour Team Myanmar, qui compte un but à la première demie, la place est en feu, et je high-five plein de bonhommes bruns. La game continue, avec une courte interruption ici et là à cause du signal satellite déficient. Une de ces interruptions survient alors que le Myanmar est en échappée, sous les vociférations de tout le monde dans le restaurant, et quand ça revient, une minute plus tard, Team Laos a égalisé. Maudit. La partie finit 1-1.

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On retourne chez Justin, manger et boire de la bière en écoutant des DVDs de wrassling piratés et doublés en chinois par un commentateur tout énarvé. Je savais pas qu’Hulk Hogan était encore en vie, il est tellement couvert de bronzage artificiel que sa peau est rouge pétante… tout un contraste avec son superbe pad blond et sa moustache handlebar. Et je me souvenais pas non plus que la wrassling c’était si drôle. On resterait bien un peu plus longtemps, mais Justin nous informe que la gate de son école ferme à 21h et que faut donc retourner à notre hôtel.

Une fois de retour au centre-ville, on décide, les deux autres blanchâtres et moi, de prendre une petite marche question de voir ce qui se passe le soir dans ce hood. On arrive rapidement à une espèce de fête en plein air, avec bouffe, boèsson, spectacles et jeux pour les petits enfants. Jens sort la citation du jour, plutôt éloquente : « I think we are random ». En effet, on sort du décor pas à peu près, et bien qu’il y ait un show de danse sur la scène, presque personne le regarde, et tout le monde a les yeux rivés sur nous. On se couche tôt, puisque le lendemain Justin vient nous chercher à 7 heures du matin.

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En matinée donc, les trois Chinois viennent nous chercher avec leurs motos et s’amusent à courser et zig-zaguer entre les gros trucks de béton tout le long du trajet. J’ai peur pour ma vie, et mon conducteur est même pas le plus vite des trois, en fait les deux autres sont complètement perdus dans brume en face de nous. Arrivés à l’école, notre mode de transport vers la montagne nous attend… c’est un genre de pick-up converti avec une grosse cabine et des bancs en arrière, et puisque l’intérieur est déjà rempli, on monte sur le toit. J-S a compté 13 à l’intérieur, 3 dans le cab, et 15 sur le toit. 31 personnes en tout… Je vois déjà le headline de journal « Collision frontale entre deux pick-ups en Birmanie : 58 morts ». Ou alors une pancarte « Voie de covoiturage : minimum 25 passagers ». Parlant de ça, il y a un million de pancartes sur chaque lampadaire indiquant des consignes de sécurité en moto, je peux évidemment pas lire le texte mais le dessin dit de pas conduire avec un parapluie dans une main, de pas conduire avec des énormes bagages, de pas conduire avec deux passagers… ils compensent en étant quatre, parfois même cinq (oui, je l’ai vu) sur une seule bécane.

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Notre autobus de fortune sort de la ville et progresse dans les petits chemins de terre. Sur le toit, on passe le temps en se contant des jokes connes et vulgaires, en écoutant des tounes de rap chinois et en évitant les branches basses qui passent trop proche de nos faces. Un moment donné on passe une barrière, et un soldat avec un uniforme trois fois trop grand pour lui et un M-16 chargé en bandoulière crie de quoi et le truck s’arrête. Justin et un autre Chinois vont lui parler, et entassés sur le toit comme nous sommes, J-S et moi, on a le pressentiment, je sais pas pourquoi, qu’ils parlent de nous. Le soldat veut pas qu’on entre cette zone et veut qu’on rebrousse chemin… les Chinois qui nous suivent en moto proposent de nous prendre et de nous amener à destination par une autre route, ce qui serait plus long mais faisable. Finalement, je sais pas trop comment un tel deal a été atteint, mais on se fait dire que le truck peut continuer, mais seulement si les trois laowai sont hors de vue. Il faut donc quitter nos positions précaires sur le toit, et s’asseoir à l’intérieur avec les petites Chinoises? Maudiiit.

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Les petites Chinoises ont 15 ans toute la gang, zut alors. Elles sont quand même de bonne compagnie et nous offrent plein de snacks chinois, d’ailleurs J-S est tombé amoureux des chips au crabe et a bin dû en manger 10 sacs durant toute la journée. Finalement, on arrive à destination, au pied de la montagne. On se sépare la bouffe et les bouteilles d’eau, et on se met en marche. Une randonnée pédestre avec des Chinois en est pas une si y a pas d’immenses sacs de friandises salées et un million de photos de prises à chaque point d’intérêt minime. La montée est plutôt agréable, et très à pic, j’aime bien, ça veut dire qu’on va arriver dans les hauteurs plus vite, où le paysage est superbe. On voit plein de toits de temples ou pagodes qui sortent du feuillage, et ils sont tous drastiquement différents. Certains sont en pierre gris pâle et pointus, d’autres sont dorés et circulaires, et d’autres ont juste l’air d’églises.

À mi-chemin, on arrête pour une pause, et on se fait rejoindre par d’autres membres du groupe qui ont décidé de faire leurs comiques et de grimper la pente de 45 degrés en moto de 125 cc qui surchauffe que le calisse, dans un nuage de fumée et un bruit plutôt épeurant… Évidemment, ils sont trois dessus, et l’un d’eux n’est nul autre que SuperStar, notre rival de la veille sur le terrain de basketball. Il transporte un sac en toile avec une grosse baïonette attachée après, pour une raison quelconque, et également une bouteille de whisky Red Label. On continue la montée dans le sentier étroit. Au sommet, il y a un étrange rocher, tout peint de couleur dorée et surmonté d’un dôme bouddhiste quelconque. La vue y est magique. On y arrête pour manger notre lunch, soit du riz collant et des cuisses de poulet, le tout dans un immense sac en plastique que J-S est bien content de pus avoir à transporter sur son épaule. On reste en haut pour un bout de temps, à reprendre notre souffle, se faire des guerres de boules de sticky rice et évidemment prendre des milliards de photos, on est Chinois ou on l’est pas hin.

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La descente se passe sans histoire, de même que la traversée de la frontière et le retour en Thaïlande. On dit bye à nos nouveaux chummys Chinois et on achète du vin pas cher au magasin hors-taxes avant de prendre l’autobus direction Pasang, ou on débarque après un peu moins d’une heure de trajet. Les chauffeurs de songtows direction Mae Salong attendent, des sourires mesquins sur leurs faces de rats, et nous chargent 500 baht pour le trajet. Fuck that! Mae Salong est pas très proche, donc le prix est ± fair (mais cher en maudit pareil), mais là on est rendu en fin d’après-midi alors la possibilité d’avoir d’autres gens qui arrivent et avec qui on peut splitter le prix du taxi est minime. Mes potes désespèrent, moi j’agis : je vais dans le petit magasin au coin de la rue, j’achète un gros marker rouge, et j’écris แม่สลอง sur une feuille de papier, avant de me poster à la lumière rouge. Ça prend à peine 5 minutes pour qu’un pick-up s’arrête et nous fasse signe. Excellent!

On s’installe dans la benne du pick-up, et sous une jolie brise fraîche, la montée dans les routes sinueuses s’amorce. Faire du pouce en Thaïlande est donc quelque chose que je vais sérieusement considérer comme viable désormais, avec l’immense quantité de pick-ups partout. C’est bin moins un engagement sérieux de dire « embarque dans boîte » que d’accepter que trois individus louches et possiblement malodorants entrent dans son auto, et même en oubliant qu’on sauve un peu de cash et de temps, le grand espace dans la benne, le vent dans face et la vue à 360 degrés valent bin mieux que l’intérieur bondé d’un autobus de campagne.

Après une demi-heure de route vers l’ouest, on arrive finalement à Mae Salong, notre destination. Fondé au début des années 50 par une gang de Chinois exilés, des soldats de l’armée du Guomindang qui ont perdu contre les Communistes de Mao, ce gros village à flanc de montagne est simplement magnifique et presque tout le monde y parle chinois, avec l’accent un p’tit peu fif du sud, contrastant au mandarin plus rough du nord que moi j’ai appris.

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Première chose : on a faim en maudit, alors on se dirige à ma suggestion, vers un restaurant ou j’aperçois les caractères 火锅. Le hot pot est une spécialité de plusieurs régions en Chine et un de mes mets préférés, mais on en sort un peu déçu par la version Yunnan qui nous est servie (la province de Yunnan, touchant le Triangle d’Or, est celle d’origine de ces gens). La portion est grosse, mais un peu chère et les saveurs sont pas au rendez-vous. Au moins le laoban nous donne une petite sauce épicée, plutôt délicieuse, mais sinon le tofu goûte pas bin grand chose et les morceaux de poulets sont minuscules. Jens est satisfait, lui, en tant que végétarien strict il a des fois de la misère à trouver à manger en voyage, mais il remplit son bouillon de plein de champignons bizarres et est aux anges. On prend une marche dans le village ou il fait maintenant noir, puis retour à l’auberge, douche, quelques gorgées de vin rouge et plusieurs histoires sexuelles, drôles ou violentes (ou les trois) plus tard, on fait dodo.

Le lendemain, on a pas d’autres plans que de marcher jusqu’à ce que sueur s’ensuive, boire du thé, et marcher encore, dans des endroits le plus random possible avant de retourner à la maison sur le pouce. J’aime voyager seul, mais j’aime encore mieux voyager avec des gens qui ont de la conversation et qui sont pas des grosses tapettes molles qui ont peur d’un peu d’activité physique, alors je suis choyé pour ce court périple. Première destination? Vous voyez cet immense temple au sommet de cette colline tout aussi immense? Allons-y. 718 marches jusqu’en haut (parce qu’un motivé les a comptées, pas moi).

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Une des attractions de l’endroit, outre le climat frisquet (hey, c’est un luxe en Thaïlande vous saurez) et les paysages de montagnes et vallées somme toute omniprésentes dans la région, c’est le thé. Les alentours sont parsemés de champs de thé, et partout en ville on peut en acheter, et pas des estis de sachets, non, du loose leaf comme Dieu veut qu’on le consomme. On s’assoit dans un endroit qui a l’air sympathique, et on en boit de nombreuses tasses. Thé au ginseng, thé noir, thé au riz, thé au Forget me not, ils sontt tous superbes. J’en achète une boîte, et paye 30 baht de moins grâce à mes skills de négociation. Qui aurait dit qu’apprendre le chinois mandarin est utile? Le contexte socio-économique actuel? Le fait que 20% de la population mondiale le parle ou le comprend? Oubliez ces considérations futiles, quand je peux sauver une piasse sur une boîte de thé.

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Ensuite, on marche et marche encore, dans un petit sentier qui nous mène à un petit village d’ethnie Akha, ou des petits enfants tout nus nous envoient la main, puis dans une grosse vallée à pic avec des plantations de thé partout. On essaie de prendre un raccourci, et il faut donc traverser un ruisseau sur des pierres ou se repose un serpent. Un esti de serpent!!! Je déteste ces animaux de marde, leur façon de ramper est juste pas correcte. Je suis bien content de rejoindre une vraie route. En haut de la colline, il y a une étonnante sculpture avec des théières… ça fait art moderne.

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Ça résume pas mal les péripéties de notre court voyage. On est retournés à Pasang, puis à Chiang Rai sur le pouce encore, satisfaits. Ces courtes excursions me gardent en santé mentale, moi qui est teeellement fait pour le travail de bureau 40 heures par semaine.

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