Pogné à la frontière

Peu avant mon dernier visa run, j’ai appelé Wiw, mon ex-voisine qui est maintenant de retour dans son Myanmar natal après un séjour chez sa sœur à Chiang Rai. J’ai proposé d’aller la visiter, mais supposément que les étrangers ne sont pas admis dans cette zone et qu’il faut donc trouver moyen de se rencontrer à un point intermédiaire. C’est ce que j’ai compris du moins, car mon thaï est encore plutôt rudimentaire. Baon. Arrivé à Mae Sai, la ville frontière thaïe-birmane, en ce beau premier janvier ensoleillé, je l’appelle et lui dit que je suis sur le point de traverser, mais elle me dit de la rappeler juste une fois que je suis de retour du côté thaï et elle va me dire où aller. What the hell? Y est pas au Myanmar ton village?! Je suis perdu moi là.

Il faut que je traverse, cependant, pour renouveler mon visa. J’en profite pour aller manger de la bouffe chinoise, et pour aller visiter mon buddy Justin. Une fois de retour à Mae Sai, j’appelle Wiw, qui me dit de passer mon téléphone à un chauffeur de moto-taxi pour qu’elle lui donne les instructions. Ce que je fais, et 30 secondes plus tard on se met en route, quittant vite le périmètre du bled de Mae Sai pour se ramasser dans les petits chemins de campagne. En route, j’aperçois au loin de superbes montagnes parsemées de clairières, et me dis que ça ferait des maudites belles pentes de ski en hiver. Puis je me dis qu’on EST en plein milieu de l’hiver, dans la région la plus froide de toute la Thaïlande, et que je suis là, passager d’une moto avec le vent dans face, en T-shirt, et que je suis juste bin.

Après une quinzaine de minutes, mon chauffeur s’arrête dans un virage avec une petite rue transversale bloquée par une grosse barrière, et me fait signe. That’s it? J’appelle Wiw sur son cell, et elle me dit qu’elle s’en vient. Quelques individus derrière la barrière viennent et me demandent ce que je fais là. L’un d’eux s’adresse à moi en anglais, qu’il parle plutôt bien. Je me rends compte après sérieusement au moins une minute que c’est un falang, je dois être rendu aveugle en mautadit. C’est un Allemand aux cheveux noirs grisonants, marié à une petite dame du coin depuis de nombreuses années, et il me dit qu’il aime bien venir boire avec les soldats. Soldats?

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Les gaillards patibulaires assis en indien autour d’une petite table en train de manger n’ont en effet de l’uniforme réglementaire que le T-shirt vert. Le reste, gougounes et shorts fleuris. Pas de fusils, que des bouteilles de whisky vides, quoiqu’il y a des munitions live qui traînent un peu partout. J’imagine que leur colonel vient pas souvent les inspecter. Wiw apparaît au bout de la petite route qui descend à la rivière, je la pogne vraiment pas, vu que c’est un cul-de-sac. D’où c’est qu’a sort?!

Après les étreintes de retrouvailles, elle pointe de l’autre côté de la rivière, au travers de la végétation, quelques toits qui émergent. “Je viens d’arriver en chaloupe. Y est là mon village. Mais toé, tu peux pas y aller.” On est vraiment proches, je vois quelques gens qui s’affairent à leur travail agricole. Je leur envoie la main, et après qu’ils m’aient vu, m’envoient la main aussi. Yangon va chier dans ses pants que j’aie un aussi intense contact avec la population locale, malheureusement ça s’arrête là.

L’Allemand m’explique: “Bangkok et Yangon sont loin en maudit, et ces gens sont Shan, pas Birmans ou Thaïs. La plupart ont de la famille des deux côtés, ils peuvent traverser librement la rivière, et pour eux il y a pas vraiment de frontière. Pour toé pis moé, par contre, oui.” Je dis que c’est de la bullshit, et que je veux traverser à la nage. Il me gronde, et dit que ces gens vont me descendre si j’essaie. J’avais oublié que les Allemands ont autant de sens de l’humour qu’un vieux bas de laine troué, et que mon sarcasme pénétrerait pas son cerveau conçu pour bâtir des chassis d’automobile. J’aime aussi le fait que “ces gens”, les soldats du Myanmar, sont présentement assis avec leurs supposés ennemis à boire du whisky plutôt qu’être à leur poste de l’autre bord de la rivière.

Monsieur Choucroute surenchérit : “Les gens de l’autre bord peuvent venir ici, mais peuvent pas sortir du périmètre de la municipalité de Mae Sai. C’est pourquoi il y a des check-points de police un peu partout sur les routes du Nord. Beaucoup réussissent, et c’est pour ça qu’il y a tant d’immigrants illégaux dans le coin, mais quand ils se font pogner, ils se font ramener ici. Des fois y a un pick-up qui arrive avec quelques policiers et un bonhomme menotté avec des thai-wraps dans la boîte (la pognes-tu?). Il paye un frais administratif, ou demande à un membre de sa famille qu’il vienne le payer, puis il se sauve de l’autre côté. Si il paie pas, il se fait sacrer en prison.”

C’est quand même vrai, astheur que j’y pense, presque chaque fois que je prends l’autobus pour aller d’une ville à l’autre, on arrête à chaque demi-heure et des cops montent à bord pour checker les pièces d’identité de tous les passagers. Quand je sors mon passeport, ils le regardent même pas, j’imagine que je fitte pas le profil d’un immigrant illégal birman ou d’un membre des hill tribes qui est sorti de sa réserve sans permission.

C’est bien, mais ça m’avance pas… même avec tout ça, je peux pas aller visiter le village à Wiw et dire allo à ses parents et surtout ses cinq sœurs qui doivent être plutôt hawt. L’Allemand essaie de m’aider, s’astine en thaï et montre mon passeport avec l’étampe toute fraîche d’aujourd’hui au sergent birman, mais rien à faire. J’aurais pas pu accéder au village par la route non plus, que je me fais dire unanimement. La police m’aurait arrêté et renvoyé à Tachileik sans plus de cérémonial.

Il y a aussi le fait que quand j’ai essayé de voyager jusqu’à Kyengtung, une autre ville un peu plus creux dans le Myanmar, je me suis fait dire que j’ai pas le droit sauf si j’engage un guide mandaté par le gouvernement. J’avais essayé d’y aller pareil, avec mon vélo, en me couvrant la face avec mon foulard et mes cheveux bruns pâle avec mon casque, mais je me suis fait arrêter à un checkpoint et ils m’ont dit de faire demi-tour. À chacun de mes courts séjour dans ce pays, j’ai eu affaire avec la police au moins une fois, bon, je l’avoue, je l’ai cherché un peu, mais jamais en faisant rien d’autre que vouloir aller quelque part.

Wiw lâche un call en sa langue bizarre, et un bonhomme démarre le moteur de la petite pirogue qui fait les aller-retours à ce décidément bien étrange poste-frontière. Je lui dit beubye, et j’enfourche la moto-taxi question de retourner à Mae Sai. Drôles de retrouvailles et quelque peu une parte de temps, même si c’était quand même intéressant et que je pensais jamais voir de quoi de semblable. Toujours est-il que si je veux sauver du cash, je vais pas couper mon budget de voyage mais à tout de moins limiter les périples qui m’occasionnent plus de chiard que de récompenses, et après une sixième visite en deux mois et ses politiques répressives, je pense que le Myanmar entre dans cette catégorie.

Je vous dis donc , à tous ces gens qui cockbloquent mes opportunité d’explorer ce pays : “Mangez un char de Myanmarde”.

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