Hospitalité musulmane

J’ai quelques histoires sous la forme de brouillons comme c’est là, et à les relire, elles sont quelque peu négatives, et bien que j’ai rien contre dire les choses sans filtre, j’ai pas trop le goût de broyer du noir ces temps-ci. Alors dans ma quête de voyager vicarieusement à défaut de pouvoir sortir de ma ville, j’ai fouillé dans des vieux albums photos et ça m’a fait revisiter des histoires où le jeune moi plein d’enthousiasme s’est fait démontrer de l’amitié sincère, de l’hospitalité et de la générosité de la part de totals étrangers, le genre de choses qui me remplissent de nostalgie et de joie et de désir de retourner sur la route pour rencontrer d’autres perles humaines de ce genre et leur rendre la pareille autant que je peux.

Donc en voici une, qui est survenue à l’été 2009, dans l’ouest de la Chine, et qui montre comment cette planète est habitée par des gens au coeur d’or. D’habitude un de mes objectis pour ce qui est de partager ces histoires chinoises est de montrer un côté autre que l’espèce de ramassis de clichés propagandesques qu’on se fait habituellement chier dessus, mais là ces temps-ci, fuck, la Chine est en train de faire son lit, astheur qu’elle se couche dedans, je m’en bats les couilles. Les Chinois sont encore cool, cependant.

Et quant aux Musulmans, au centre de ce récit, j’ai toujours eu une vision assez déchirée d’eux, d’un côté je suis énormément critique de l’Islam et du comportement violent et intransigent de ses adhérants, comme tout le monde qui a des yeux et un cerveau, mais aussi dans un esprit de dire les choses telles qu’elles sont, j’ai eu pratiquement juste des interactions positives avec ces gens, de la Turquie à l’Indonésie en passant par la Tanzanie et le Bangladesh et toutes les autres places où tu te fais réveiller par des “Allaaaaaaaaaaaaaaaawaaaaackbaaaaaaaaaaarrrrrrrr” nasillards. C’est une religion de voyageurs, donc l’hospitalité est ancrée dans leurs valeurs, et j’en ai souvent bénéficié, ce qui me rend plein de gratitude. Aussi, bin ils boivent pas, alors tu te fais épargner les expériences assez désagréables avec les saoulons qui puent de la yeule et respectent pas ta bulle, si communs partout ailleurs. Alors y a ça.

En 2008-2009, durant mon année recrue en Chine, j’habitais à Gongyi dans la province centrale et poussiéreuse du Henan. Il y avait un petit restaurant musulman où on allait souvent, qui servait des nouilles savoureuses. Quelques semaines avant de quitter la ville, je vais y manger, et j’engage la conversation avec l’adolescent à petit chapeau cylindrique au comptoir avec mon chinois mandarin de base.

“Vous venez d’où?”

“On vient de Xining, dans le Qinghai”

“Ah ouin, cool, je vais à Xining cet été!”

Un gars assis seul en train de brouter ses nouilles lève la tête et me dit:

“Moi aussi je viens de Xining, en fait j’y retourne drette live! Ma famille a un restaurant, tu viendras manger là. Note mon numéro!”

Il me montre même sa petite valise et son billet de train qui part dans une heure, drôle d’adon. J’entre son nom et son numéro dans mon petit cell Nokia tout grafigné, avant de lui souhaiter bon voyage.

Durant le mois qui suit, je finis mon contrat de prof d’anglais et je me dirige vers l’ouest. Il reste trois semaines à mon permis de travail et je compte me rendre en Thaïlande par la route, et vraiment pas la plus courte.

Après trois jours à Yinchuan, je prends le train pour Xining. Un gros 18 heures, en classe hard seat. Le moi-de-24-ans a des délusions comme quoi en grattant ses cennes, l’expérience est plus authentique et donc je passe la nuit assis sur un siège à peine matelassé, la tête reposant sur une petite table. J’ai clanché quelques cannettes de bière, pensant que ça m’aiderait à dormir, mais au lieu j’ai juste l’estomac un peu à l’envers et il faut que j’aie pisser quelques fois dans la toilette immonde du wagon, enjambant d’autres passagers endormis.

On arrête à une station, ce qui me fait émerger de mon demi-sommeil. Un groupe de passagers sort et se font remplacer, et dans le troupeau qui déambule l’allée les yeux pleins de dormu et avec des gros sacs de jute sur leurs épaules, il y a une diversité surprenante pour moi qui a passé mes 10 mois au pays dans un endroit assez homogène. Il y a beaucoup de longues robes, de chapeaux cylindriques et de barbichettes de chèvres, et les cinq ou six filles qui prennent place sur la banquette à côté de la mienne ont les cheveux frisés, des grands yeux bruns et des nez aquilins. On dirait des Libanaises, voire même des Italiennes. Elles parlent de manière animée dans une langue que j’ai jamais entendu et qui est certainement pas du chinois, et éventuellement l’une d’elles (la plus jolie de la gang) m’adresse en anglais, qu’elle parle parfaitement. Elle confirme que oui, elles sont des Uyghurs de l’extrême ouest du pays, et qu’elles retournent à la maison à la fin de leur année d’université.

C’est la première fois que je parle à des Uyghurs (j’irai éventuellement visiter le Xinjiang un an plus tard) et elle me présente des aspects de leur culture. Leur langue est un cousin lointain du turc, comme d’autres langues d’Asie Centrale dont le kazakh et le kyrgyz. Elles comprennent le turc assez bien, à force de regarder des films de là-bas, mais les Turcs comprennent pas le uyghur, ah, bonne vieille intelligibilité unilatérale. Elle me montre comment écrire mon nom en leur alphabet, qui s’apparente à l’arabe, mais malheureusement j’ai perdu ce petit carnet de notes depuis.

Le trajet continue, lentement mais sûrement. Vers la fin d’après-midi, on approche de Xining.

Je sors mon chinois tout cassé et je demande à la fille un peu grassette assise en face de moi, avec qui je partage la table boltée au mur du wagon.

“Tu débarques ici? Connais-tu la ville, sais-tu si les hôtels pas loin de la gare sont pas pire ou si je devrais aller quelque part d’autre?”

Elle répond en anglais:

“Mon frère vient me chercher, il a réservé une chambre déjà. On peut t’emmener si tu veux.”

“What the hell!!! Tu parles anglais?”

A little” Modestie chinoise typique.

“Pourquoi tu me l’avais pas dit?”

“Tu me l’avais pas demandé”

Fair, fair.

La Uyghure anglophone sur la banquette voisine arrête de papoter dans sa langue gutturale avec ses amies et me regarde en riant, avant de me souhaiter bon voyage. En Chine profonde, c’est déjà assez rare de tomber sur du monde qui parle anglais, et là il y en a deux dans mon coin de wagon.

J’émerge sur le quai, dans cette odeur familière et vaguement réconfortante de graisse à moteur, d’ammoniaque provenant de la toilette à côté de la porte du wagon, de cendre de cigarettes, de béton humide et d’haleine putride de paysan chinois voyageant en troisième classe et n’ayant jamais vu de brosse à dents. Mes jambes ankylosées se dégourdissent alors qu’on descend dans le tunnel et qu’on traverse la station, pour sortir dans un fouillis total d’autobus et de taxis pognés en motton et de gens qui crient de tous bords tous côtés.

Ma nouvelle amie (appelons-la Xiaoxiao) me mène au travers de la foule et on rencontre son frère, un grand gaillard avec un veston en tweed malgré la chaleur estivale. Il semble aucunement surpris quand elle lui dit qu’ils vont me donner un lift, l’hospitalité est vraiment dans leur sang.

Je m’installe dans la chambre et je vais prendre une petite marche, et c’est juste là que je me souviens que j’ai le numéro du Musulman dont j’ai parlé au début (appelons-le Ma Huizu). Je sors mon cell et je l’appelle.

Bon. Ceux qui ont appris des langues étrangères, surtout des esties de langues bizarres comme le chinois, savent qu’il y a une méchante différence entre parler en personne et parler au téléphone. Dans le premier cas, ton interlocuteur voit immédiatement que tu es un étranger avant que tu t’ouvres la trappe, et subconsciemment ou consciemment il va se préparer. Mais sans indice visuel, la personne va pas automatiquement simplifier/ralentir son parler et faire un mini effort extra pour comprendre un accent non-standard.

Le gars répond.

“Euh, salut, tu te souviens de moi, à Henan Gongyi? Tu as dit que je devrais aller à ton restaurant”

Longue pause.

“…quoi?!”

Ah shit. Je répète.

“Aaaaaaaah!!! Bin oui, bin oui! T’es à Xining?”

“Oui”

“Bin viens-t-en! On t’invite! Je te texte l’adresse!”

Je saute dans un taxi et trouve le resto, dans un quartier périphérique.

Ma Huizu vient à ma rencontre, tout sourire. Je me rappelais même pus de quoi il avait l’air, et là en plus il a une chemise blanche et un tablier. Sa mère est là aussi, dame âgée souriante avec un foulard musulman autour du visage. J’imagine que son père est dans la cuisine, en train de faire les nouilles à la main et de s’occuper des woks.

Ils me dirigent vers une salle privée, et je commande des nouilles et de la viande de mouton sautée avec des oignons et du cumin. On m’emmène aussi une salade de tomates, sans que je l’aie demandée.

C’est super délicieux, comme à peu près tout ce que les Musulmans chinois cuisinent (qu’ils soient Hui ou Uyghur ou autres). Je lui demande combien je lui dois, il fait un signe de la main, c’est sur leur bras. Je lui serre la main et dis que je vais revenir certain.

Le lendemain, je croise Xiaoxiao et son frère, et je leur demande si ils veulent me joindre, je vais leur payer le dîner pour m’avoir emmené de la gare à l’hôtel. On se rend là, et encore une fois on se fait emmener vers la salle VIP et on mange un festin.

Quand vient le temps de payer, même affaire, Ma Huizu fait juste faire un signe de la main pour balayer mon offre de côté. J’essaie de le déjouer et d’aller payer sa mère, mais elle refuse aussi. Heille! Je me sens quasiment mal. Et c’est pas comme si c’était un ami de longue date, on parle d’un gars assez random que j’ai rencontré pour une minute par hasard. Ce genre de démonstrations de générosité me touche au plus haut point, et au cours de mes années à vagabonder dans plein de recoins de notre planète, j’en ai vu énormément.

Un énorme merci à toi, ami musulman dont j’ai oublié le vrai nom et perdu contact avec puisque mon vieux cell Nokia est évidemment décédé depuis.

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