La fois où j’ai été vendeur de cartes postales en Estonie

Quand je suis allé en Europe à l’été 2007 pour accomplir mon rêve de jeune metalhead tout fébrile à l’idée d’aller au Wacken, j’ai quand même organisé un voyage de six semaines s’agençant autour de ma brosse de trois jours dans un champ en Allemagne à écouter de la musique qui fait rah-rah avec des milliers d’individus hirsutes. Un de mes chums était pour m’accompagner pour la première semaine, de Paris à Amsterdam, ensuite j’étais on my own. Il me fallait développer un itinéraire.

Donc j’ai passé des heures et des heures à feuilleter le Lonely Planet – Europe on a Shoestring de mon coloc, et bien que les endroits plus classiques d’eurotrip dans l’ouest et sur le bord de la Méditérannée semblaient avoir son charme, j’étais attiré par l’inconnu. Bin, autant inconnu que ça puisse l’être dans une place aussi densément peuplée et dévelopée que l’Europe, mais hey il faut commencer quelque part. Faque mon regard était pointé vers le nord-est, ces trois petits pays de l’ex-URSS sur le bord de la Mer Baltique qui avaient juste un petit chapitre consacré à eux dans la bible des backpackeurs. Je connaissais du monde à l’université qui avaient été à Barcelone ou Berlin ou whatever, mais certainement personne qui revenait de Vilnius ou Tartu.

Après le Wacken, je prends un vol budget jusqu’à Tallinn, capitale de l’Estonie. J’avais contacté un hôte de CouchSurfing, et après lui avoir transmis mon heure d’arrivée, il m’a donné des instructions: prends le bus en direction de la vieille ville, marche sur la rue piétonnière principale, et tu verras un bar à ta droite quand la rue va courber et commencer à monter la côte. On y sera. Il m’a aussi donné son numéro en cas de pépin.

Je suis ces instructions, et arrivé là, j’entends mon nom. Celui qui m’a interpelé est un grand bonhomme dans la quarantaine nommé Toomas, accompagné de son autre CouchSurfeur, un Breton qui s’appelle aussi Thomas. Une chance que pour ce qui est du médium écrit au moins, il y a pas d’ambiguité.

Ils sont attablés devant des bières servies dans des grosses tasses épaisses en céramique, ça fait très médiéval, comme le décor de la vieille ville autour de nous. Après les présentations et les serrages de mains, j’en commande une aussi, elle est noire comme la nuit et savoureuse.

Thomas et sa cervoise

On jase un peu, de différences entre Bretons et autres Français et Québécois, et du statut politique de l’Estonie, pays de l’ex-URSS qui regarde maintenant vers l’Europe. Toomas est ethniquement russe, et il dit que quand il était jeune et que le pays est devenu indépendant, du jour au lendemain les Estoniens sont passés de citoyens de seconde classe à maîtres chez eux et ont mis en place des politiques discriminatoires envers les Russes, en tout cas les Russes unilingues. Ça a chiâlé beaucoup, mais il dit qu’il a peu de sympathie contre le monde qui se plaignent de pas avoir d’opportunités d’emploi à cause qu’ils parlent pas la langue du pays où ils sont nés, et qu’il se compte chanceux d’avoir grandi bilingue. Il y a un parallèle assez évident à faire avec le Québec, et je le souligne.

Je demande c’est quoi la proportion, il dit que 60% de sa population est estonienne, 40% est russe, avec quasiment pas de minorités, et même eux sont pas des minorités visibles, ce sont genre des Polonais ou des Lettons ou des Suédois.

“Avez-vous des Noirs?”

J’ai utilisé l’expression “black people”, mais il répond:

Negroes? On en a douze”

“Quoi? 12 000? 1200?”

“Non, non, selon le dernier recensement on en a douze. Et la moitié sont des joueurs de basketball sur un contrat à long terme”

Je trouve ça bien comique. Et puis c’est le temps de s’en aller, il se fait déjà tard. Toomas insiste pour nous payer la traite, avec cette générosité CouchSurfesque que je commençais juste à découvrir et que j’essaierai de réciproquer tant bien que mal dans les années à venir.

Toomas nous héberge pas chez lui, mais dans son bureau, à quelques pas de là. C’est quand même confortable, vu que c’est un appartement converti et qu’il y a une toilette et une petite cuisine. Pas de lits par contre, on dort à terre sur des matelas. Thomas et moi on discute un peu plus, et on s’endort.

Je me réveille un peu confus, le bureau étant envahi de jolies petites Russes. Toomas nous a dit qu’il est photographe, et que ce bureau est la base d’opérations pour sa business de vente de cartes postales. Les Irinas et Natalyas, toutes vêtues de polos rouges identiques, ramassent leurs stashes de cartes, leurs sacs de change et leurs présentoirs portatifs, tout en s’échangeant des paroles en leur langue bizarre. Elles semblent pas trop porter attention au fait que deux Français sont éffouairés sur des matelas dans le coin du bureau, j’imagine elles sont habituées aux CouchSurfeurs de leur patron.

Puis le silence revient. Thomas se fait du café, moi je bois un thé, puis on se dirige dehors pour aller manger un déjeuner graisseux à un endroit qu’il connaît. On se promène un peu, discutant de tout et de rien en notre langue maternelle qui se fait rare des fois en voyage. Un moment donné je lui fais remarquer comment difficile c’est de tenir une conversation: je lui parle de quelque chose, puis je vois son regard dévier un peu, avant de revenir à moi et de hocher la tête avec un “Ouais ouais c’est sûr” pas très convaincant pour faire semblant qu’il m’écoutait. Alors je me retourne pour voir ce qui l’a distrait, et c’est un ou plusieurs spécimens féminins à faire écarquiller les yeux et mordre sa lèvre inférieure. Puis une minute plus tard c’est mon tour, il me parle de je-sais-pas-quoi, et j’ai de la misère à garder le focus à cause de la sublime beauté toute de cheveux blonds et jambes interminables bronzées en hot pants qui passe derrière lui. J’ai habité à Québec pendant un bout, donc je suis assez habitué à voir des belles femmes partout, mais j’ai l’impression qu’à Tallinn une fille sur deux ressemble à une star de cinéma, c’est quelque chose.

Puis je me ramasse seul, vu que Thomas a déjà visité la vieille ville. Je me promène de petite rue en petite rue, ça fait un peu Disneyland mais c’est quand même charmant, et il y a pas de foules comme j’aurai le déplaisir de voir à des villes bien plus swampées de touristes comme Prague ou Vienne, dans les semaines à venir. J’arrive sur le bord de la mer, où je vois un endroit qui loue des vélos. Je m’en prends un pour quelques heures, et je me dirige sur la piste cyclable qui m’emmène dans la “vraie” ville de Tallinn, où j’explore les quartiers résidentiels et les zones commerciales. J’aime quasiment mieux ça que la ville médiévale artificielle, et ça ce sera un thème dans mes quinze années de voyages à venir, j’ai rien contre les sites touristiques, mais j’aime voir où le vrai monde habite et les petites différences et similarités avec les autres places.

La langue estonienne est écrite partout et est complètement bizarre, en fait c’est même pas une langue indo-européenne, elle tire ses origines du fin fond des plaines du nord de l’Eurasie, et s’apparente au charabia plein de trémas qu’ils parlent de l’autre bord de la baie, en Finlande. Cependant, je me rappelle pas avoir eu de problèmes à me démerder avec de l’anglais simple.

Une chose que j’ai vite déchiffrée est que le mot Estonie en leur langue s’écrit Eesti, et en tant que Québécois immature je peux pas m’empêcher de trouver ça hilarant. Je me donne donc pour mission de trouver un t-shirt avec Eesti d’écrit dessus, et je rentre dans un centre d’achats. Après quelques essais infructueux qui me mènent à des t-shirts de touristes laittes avec soit de l’anglais ou juste des images dessus, je trouve un t-shirt beige avec leur drapeau tricolore et le mot EESTI en grosse lettres. Je saute dessus, et la jolie vendeuse semble perplexe devant mon enthousiasme.

Je rejoins les deux homonymes dans un restaurant de la vieille ville pour souper, un gros repas de barbares avec de la viande suintante de graisse, des patates et du chou, le tout rincé de bonne bière bien sûr. Puis j’ai une idée un peu folle:

“Toomas, que dirais-tu que j’aille vendre des cartes postales pour toi demain?”

“Pourquoi?”

“Pour te remercier de m’héberger. Pis ce serait drôle!”

Il me dit que c’est pas la peine, qu’il est content de nous héberger, mais j’insiste et il dit “OK, je vais en parler à la chef d’équipe, Olga, demain elle va te donner quelques consignes pour ce qui est de comment ça marche”

Alors le lendemain, Olga et moi on se dirige vers un belvédère qui surplombe la baie, un endroit avec du gros traffic de touristes. J’érige mon présentoir en trépied, je mets les cartes postales et autres babioles dessus, et déjà des petits groupes de touristes matinaux se pointent et ça prend juste quelques minutes avant que je fasse une vente. Les cartes postales de Toomas sont franchement de bien meilleures qualité que celles qu’on trouve dans les kiosques, et elles coûtent juste 80 cennes d’euro, elles se vendent tu-seul. Entretemps je jase avec Olga, Russe de cinq pieds de haut avec un rire contagieux, je pense pas que j’aie rencontré de Russes avant ce voyage-là et je découvrais que même si ils ont l’air bête, ils sont amicaux et drôles une fois la glace brisée.

Une fois que j’ai démontré ma capacité à travailler de manière autonome et efficace, Olga me laisse et je continue ma tâche. Des énormes bateaux de croisière s’amarrent au port, et vu que les troupeaux de vieillards qui en émergent suivent à peu près tous le même parcours, j’apprends que ça veut dire qu’environ 45 minutes se passe avant qu’ils arrivent dans mon piège. Je tends l’oreille pour savoir leur nationalité, et j’entends du français. Game on.

Je fais mon vendeur à pression, et les matantes gobent ça au vol. L’une d’elles me dit “Vous parlez très bien français!”, et je réponds avec un fake accent russe “Merrrci, merrrci” avant qu’un monsieur ne pouffe de rire et dise “Mais franchement bobonne tu es conne ou quoi, il est Canadien!” Puis avec une cohorte suivante, ce sont des brouteux de choucroute, donc je sors mon allemand de cégep: “Guten Tag! Wollen Sie ein Postkarte kaufen? Sehr billig! Ja ja!” Ils font des grimaces de dégoût, comme à chaque fois que ces individus sans humour entendent un paysan de race inférieure massacrer leur langue si raffinée, mais ça attire leur attention et ils ouvrent leur porte-feuille.

Thomas, Olga et Toomas

Olga repasse après un bout, après avoir fait sa tournée des autres vendeuses, et sa mâchoire droppe quand elle voit combien j’en ai vendues. “I weell tell Toomas, we shoold hire you fool-time!” Je sais pas si elle fait juste flatter mon égo, mais c’est vrai qu’il m’en reste presque pus et que mon fanny-pack est rendu pesant avec toutes les pièces de monnaie dedans. Elle remplit mon présentoir et je continue mon jeu jusqu’à l’heure du dîner. Il fait beau et j’ai du fun.

On retourne au bureau, où une petite Russe à une table sépare l’argent de diverses devises et le compte. Je vide mon sac devant elle et l’aide à séparer le tas.

Toomas me donne une enveloppe avec des cartes postales dedans, et je vois qu’il y a aussi mis deux billets de 20 euros. Je lui dis que c’était du bénévolat, il insiste pour me payer un salaire, et que c’est juste une fraction de l’argent brut généré par mes ventes anyway. Il me laisse pas le choix de le remercier chaleureusement. Je peux donc dire que j’ai travaillé au noir en Estonie. Dites-le pas à leur ministère du revenu.

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